Stephen Bouquin (1968-2025)

Stephen Bouquin (1968-2025)

Historien de formation, sociologue de métier, scientifique militant

Jean Vandewattyne

Stephen Bouquin a été retrouvé mort le 21 janvier 2025 chez lui à Molenbeek (Belgique). Il n’avait que 57 ans et déjà une vie bien remplie. Né à Anvers d’une mère belge, enseignante dans sa ville natale, et d’un père français, artiste-peintre dont il aimait montrer les tableaux, Stephen était profondément ouvert sur le monde. Polyglotte accompli, il supportait mal les exploitations et les injustices. C’est donc de manière tout à fait cohérente qu’il a constamment cherché à associer engagement politique et syndical avec engagement scientifique. Chez lui, l’un n’allait pas sans l’autre.

Un engagement politique et syndical fort

Stephen a d’abord milité à la Jeune garde socialiste (JGS) dépendant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section belge de la IVe Internationale. Dans les années 1990, il s’implique dans la lutte contre le Vlaams Block, un parti flamand d’extrême droite. Par la suite, son action politique reste marquée par la volonté de créer une alternative forte et ouverte, car antistalinienne, à la gauche de la gauche. Elle se déroule essentiellement à Anvers, sa ville de cœur, et en Flandre. Début 2010, en tant que représentant de ROOD !, il participe à des débats européens dénonçant les politiques d’austérité mises en place à la suite de la crise financière et économique de 2008. C’est l’époque de Syriza en Grèce puis de Podemos en Espagne, des partis qui incarnaient un renouveau possible pour la gauche. Malgré l’absence de résultats tangibles, Stephen est toujours resté mobilisé. Militant dans l’âme, il y a toujours cru.

Engagé politiquement, Stephen l’était aussi syndicalement. À ce titre, il est régulièrement intervenu dans des formations syndicales en Belgique, en France ou au niveau européen à la fédération IndustriAll. En mai 2023, il occupe la Chaire FGTB. Financée par la Fédération générale du travail de Belgique, cette chaire permet aux étudiants de l’université Libre de Bruxelles de suivre un enseignement portant sur différentes facettes du monde du travail et du monde syndical. Sa leçon inaugurale (« Travail et capital en temps de désastres ») s’est déroulée devant un amphi bondé.

Un parcours académique non linéaire

Si Stephen s’est fait connaître comme sociologue, sa formation initiale est une formation d’historien. Il suit ce cursus à la Vrij Universiteit van Brussels (VUB) où il soutient, en 1992, un mémoire sur l’action syndicale et politique de la social-démocratie sous l’occupation dans la province d’Anvers. La suite de son parcours universitaire se déroule en France où il poursuit des études en sciences politiques à l’université Paris 8 – Saint-Denis. En 1994, il obtient un diplôme d’études approfondies en Sciences Politiques, Institutions et Dynamiques Socio-Politiques en Europe de l’Ouest. Cinq plus tard, en 1999, il soutient une thèse de doctorat, sous la direction de Pierre Cours-Salies, sur les Transformations du travail et action collective. Quelques cas dans l’industrie automobile (1980-1998). Cette thèse donnera lieu à son premier ouvrage La valse des écrous. Travail, capital et action collective dans l’industrie automobile, paru en 2006 chez Syllepse. Un ouvrage qu’il ne conçoit pas « comme l’étude du “postfordisme” ni du “néotaylorisme” ou de tout autre “isme”, mais comme une tentative de mieux décrire, comprendre et expliquer les interrelations entre les transformations du travail, l’accumulation du capital et l’action collective » (p. 17).

En 2000, il devient maître de conférences en sociologie à l’université de Picardie Jules Verne (UPJV). Il assume la direction du master professionnel Conseil en organisation, et conduite d’innovation technologiques et sociales (COCITS). C’est là que prennent naissance Les Mondes du Travail. C’est d’abord un petit groupe d’étudiant·es, de doctorant·es et de collègues amiénois·es, puis un axe de recherche du Centre d’études, de formation et de recherches en sciences sociales (CEFRESS) et enfin la revue éponyme dont Stephen assume la direction. C’est aussi à l’UPJV qu’il organise les rencontres qui vont donner naissance à l’ouvrage collectif sur les Résistances au travail (Syllepse, 2008).

Sept ans plus tard, en 2007, il obtient, sous la direction de Françoise Piotet (université Paris 1 Panthéon Sorbonne), son habilitation à diriger des recherches en sociologie avec un mémoire original sur Travail et action collective : analyses et controverses. En 2010, il est recruté comme professeur des universités à l’université d’Évry Paris-Saclay où il dirige, de 2011 à 2018, le Centre Pierre Naville. Ses recherches portent essentiellement sur les politiques de l’emploi en Europe, les transformations du travail et l’action collective. De 2013 à 2016, il anime le volet français du projet européen Marie Curie Changing Employment. Il encadre également plusieurs thèses de doctorat portant sur les quartiers populaires, la lutte des femmes kurdes et les paradoxes de l’excellence dans le football français.

Une sociologie du travail à la marge

Marxiste, la sociologie du travail développée et défendue par Stephen puise ses racines dans la labour process theory ou théorie du process de travail. Dans un article paru dans Les Mondes du Travail en mai 2022, il rappelle que cette approche s’est développée à la suite des débats ouverts par la publication, en 1974, de Labor and Monopoly Capital. The degradation of work in the twentieth century de Harry Braverman. Pour ce dernier, comme pour Stephen d’ailleurs, le rapport entre le travail et le capital – le travail mort – « demeure fondamentalement un rapport antagonique. C’est pourquoi la conflictualité se perpétue et que les tensions refont surface et cela parfois sous d’autres formes » (p. 5). Dans le contexte post-2008, Stephen considère même que la théorie du procès de travail est « l’unique paradigme scientifique capable d’articuler les changements dans le procès de travail avec la financiarisation du capitalisme et la crise de cette dernière » (p. 10).

C’est fort de cette filiation que Stephen va consacrer une partie importante de ses recherches aux résistances au travail. Tout en refusant de « penser le champ du travail comme pacifié et normalisé » et actant l’extrême hétérogénéité des situations de travail, il opte pour une définition prudente des résistances. Pour lui, elles sont « certainement ambivalentes et coexistent avec des pratiques qui permettent d’ajuster, d’aménager et de réapproprier (partiellement) les situations de travail. Elles se distinguent toutefois de ces dernières dans ce qu’elles représentent des formes d’opposition, de refus de se conformer ou de se plier. Les résistances au travail renvoient à des conduites gênantes, intolérables pour ceux qui encadrent, emploient et mettent les autres au travail » (« Les résistances au travail entre domination et consentement », in Bouquin Stephen (dir.), Les résistances au travail, 2008, Paris, Syllepse, 44). Comme il l’écrit, il se met ainsi à « rebours » des analyses insistant sur l’adhésion des salarié·es, l’implication volontaire ou encore l’atomisation des collectifs de travail. Il se confrontait ainsi à une tendance de la sociologie trop centrée, à ses yeux, sur les rapports de domination au détriment des pratiques contestataires. Autant d’analyses qui lui « semblaient réductrices, sinon empiriquement erronées par rapport à la réalité des situations » (« Les résistances au travail en temps de crise et d’hégémonie managériale », in Mercure Daniel (coord.), Les transformations contemporaines du rapport au travail, Québec, Presses universitaires de Laval, 2020, 180). Comme le laissent transparaître ces dernières lignes, Stephen ne craignait pas d’aller au combat, de se mettre en porte-à-faux par rapport à certaines interprétations et donc aussi par rapport à certains collègues. Pour paraphraser le titre d’un documentaire du début des années 2000, Stephen a fait de sa sociologie du travail un sport de combat. Un combat qui prenait une dimension internationale, par ses collaborations et ses références, voire internationaliste. Stephen a d’ailleurs souvent reproché à la sociologie française un enfermement théorique, et un manque d’échanges avec des sociologies d’autres espaces nationaux.

Plus récemment, son internationalisme et son attachement aux luttes émancipatrices se sont concrétisés par la coordination d’un ouvrage collectif, avec Mireille Court et Chris Den Hond1, sur la commune du Rojava. Une commune où « en pleine guerre nourrie par des conflits intercommunautaires et des conflits d’intérêts géopolitiques, l’égalité entre les sexes, l’inclusion des minorités et la démocratie de conseils (quartier/village/canton) donnent corps à une révolution ». Une commune qui montrait et démontrait « qu’un autre monde est possible ».

Au cœur de sa démarche : des activités d’éditeur

Un autre aspect important dans le parcours intellectuel et militant de Stephen concerne ses activités d’éditeur. Pendant près de deux décennies, de 2006 à 2024, il a été, selon les termes utilisés dans son curriculum vitae, « directeur de publication et responsable du comité de rédaction de la revue Les Mondes du Travail », qu’il présente comme une revue universitaire et interdisciplinaire à comité de lecture. Une revue qui s’adressait autant au monde de la recherche et de l’enseignement qu’à celui des acteurs sociaux. Une revue conçue comme une passeuse d’idées et d’analyses produites par la sociologie critique du travail, ce qui, dans le champ académique et universitaire, la mettait d’emblée dans une position difficile car en-dehors de la logique de l’excellence, des classements et autres h-index. Au total, 31 numéros ont vu le jour portant sur des thématiques telles que le travail et l’action collective en temps de crise (no 12, 2012), l’humour au travail (no 13, 2013), travail et handicap (no 19, 2017), les discriminations (no 21, 2018), les utopies au travail (no 23, 2019), travail et écologie (no 29, 2023) et, en septembre 2024, le futur du travail : critiques et enjeux. Ce numéro, le 31, sera le dernier. Quelque temps avant sa parution, la décision d’arrêter la revue avait été prise à la suite d’un « long conflit interne ». Si cette décision semblait la seule possible aux yeux de Stephen, cet épisode l’a profondément marqué, voire meurtri.

L’aventure des Mondes du Travail se terminait à peine que Stephen s’était lancé dans un nouveau projet éditorial : Critica. Dans un texte de présentation daté du 21 décembre 2024, il soulignait que l’enjeu était d’élargir « le champ thématique à la critique de la modernité capitaliste en décloisonnant les questions du travail, de l’emploi et de l’action collective tout en s’ouvrant à d’autres thématiques ». Il y avait pour lui une urgence car, si le xxe siècle avait été « l’âge des extrêmes », selon l’expression de l’historien marxiste Eric Hobsbawm, Stephen pensait que le xxie siècle était « en train de devenir l’âge des désastres extrêmes ». Critica devait devenir, selon lui, un espace de résistance ; un espace d’expression et d’échange en dehors d’une recherche scientifique de plus en plus conquise par le conformisme et l’autocensure « à bas bruit ».

Les publications devaient prendre la forme de cahiers critiques et d’ouvrages publiés en ligne et en accès libre. Six numéros de la revue étaient programmés dont le premier portait sur la crise de la recherche scientifique et de la planète académique et le deuxième sur la crise du travail et de sa sociologie. Au rang des ouvrages, la mise en ligne de Footballariat. Enquête dans l’antichambre de l’excellence hexagonale de Pierre-Cédric Tià, un de ses anciens doctorants, était prévue au printemps 2025. Au moment de sa disparition, Stephen travaillait aussi sur la réédition actualisée de son ouvrage sur les résistances. Elle avait pour titre Résistances 2.0.

L’histoire de Stephen s’arrête donc là. Il m’est difficile de terminer cet hommage sans évoquer, ne fût-ce que brièvement, la personnalité qu’était Stephen. Une personnalité complexe forte mais aussi fragile, clivante mais aussi ouverte et souriante. Son sens de l’autodérision témoignait d’une certaine belgitude. Il y avait aussi en lui quelque chose de Don Quichotte. Un Don Quichotte qui ne se satisfait pas du monde tel qu’il est, un Don Quichotte qui n’a eu de cesse de combattre les injustices et de venir en aide aux uns et aux autres. Homme d’action, de décisions parfois brutales, car peu concertées, il pouvait tout aussi bien, comme me l’a écrit l’un de ses doctorants, « pousser, exhorter, accompagner, encourager et donner confiance » et faire aboutir. C’est clair qu’il « nous a vraiment quitté·es trop tôt ».

NB. Cet hommage n’aurait pu voir le jour sans divers emprunts, autorisés ou non, et la collaboration de collègues et d’ami.es de Stephen. Merci tout particulièrement à Cédric Lomba et à Pascal Depoorter.

Notes

1 Bouquin Stephen, Court Mireille & Den Hond Chris (coord.) (2017), La commune du Rojava, Paris, Syllepse.

Texte initialement publié sur le site de la NRT :

http://journals.openedition.org/nrt/19669 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13uo6

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