13 Avr Pierre Tripier (1934-2025)
Curiosité intellectuelle, engagement académique, créativité sociologique
Valérie Boussard et Delphine Mercier
Comme il le disait lui-même, Pierre Tripier est venu à la sociologie tardivement. Après de premières brèves études, il est appelé au service militaire en Algérie pour 27 mois qui le changeront à jamais. À son retour, il commence à travailler dans une imprimerie. C’est là qu’un accident de travail l’a amené à y faire des statistiques et l’a encouragé à reprendre des études supérieures. Il s’inscrit en Sorbonne Lettres, où il commence une licence de sociologie qui venait d’être créée. À 30 ans, ayant obtenu sa Licence, il participe, sur proposition d’Alain Touraine, à une recherche menée sur les contremaîtres aux usines Renault, commençant dès lors une fructueuse spécialisation en sociologie du travail dont il deviendra l’un de piliers et des plus fins analystes. En 1967, il est nommé assistant à l’université de Nanterre, tout juste créée. Il y vit les événements de Mai 68 et a pour étudiant, notamment Daniel Cohn Bendit. Il reste à l’université de Nanterre jusqu’à la soutenance de sa thèse d’État. Après un passage à l’université de Besançon, où il occupe son premier poste de professeur de sociologie, il revient à l’université de Nanterre. Il y est directeur du département de sociologie et chercheur au laboratoire travail et mobilités. Cependant, en 1991, la naissance de l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines, à partir, entre autres, d’un des centres délocalisés de l’université de Nanterre, lui ouvre de nouvelles perspectives. Il part y co-créér une formation et un département de sociologie et, en 1995, un tout nouveau laboratoire de sociologie du travail : le laboratoire Printemps (professions, institutions, temporalités). Celui-ci, devenu UMR en 1998 (UMR 8085), s’impose rapidement comme une unité de recherche réputée en sociologie des groupes professionnels, comme pour ses analyses des institutions et méthodes d’analyse des trajectoires sociales. Profondément engagé dans des réflexions pratiques sur le métier d’enseignant-chercheur en sociologie, Pierre Tripier est l’un des initiateurs (notamment avec Catherine Paradeise) de la création, en 1989, de l’Association des sociologues de l’enseignement supérieur, pour défendre, améliorer et promouvoir l’enseignement de la sociologie, notamment sur le plan politique, face au ministère. Il en assure la première co-présidence.
Des moments forts de sa trajectoire professionnelle
Renouer avec l’Amérique Latine
En 1993, Pierre se rend au Mexique pour le premier congrès de l’Association latino-américaine de sociologie du travail. Cette participation lui offre l’occasion de renouer avec ses lectures spécialisées et surtout de reconstituer un réseau de recherche autour de l’Amérique latine, en collaborant avec des chercheurs de renom (pour n’en citer que quelques-uns) : Francisco Zapata, Marcos Supervielle, Julio Cesar Neffa, Jorge Walter et Victor Zuñiga.
Cette démarche trouve son aboutissement en 2004 lorsque la revue Sociologie du travail consacre son volume 46 à l’Amérique latine. Ce numéro spécial permet de faire connaître une sociologie du travail latino-américaine en plein renouveau. Pierre couronnera cet engagement par la publication de son dernier ouvrage en 2022, co-écrit avec Bruno Péquignot, Roland Pfefferkorn, Pierre Tripier et Victor Zúñiga : Les sources de la sociologie, Éditions de l’université de Bruxelles.
Innover : un détour par la sociologie de la gestion
Lors du congrès de l’AFS à Villetaneuse en 2004, Pierre participe à la création du réseau thématique « sociologie de la gestion » (RT 30). Ce réseau se donne pour mission l’étude des dispositifs, outils et pratiques de gestion, tant en entreprise que dans d’autres contextes (associations, sphère domestique).
Le 11 mars 2005, une journée d’étude est organisée pour clarifier les fondements théoriques de ce nouveau champ. En effet, certains membres du RT 30 avaient observé une confusion croissante entre « sociologie de la gestion » et « gestion » elle-même. Cette journée a permis d’établir une distance critique nécessaire et de consolider l’ancrage théorique de la discipline. Il s’agissait d’interroger les liens que la sociologie de la gestion entretient avec d’autres disciplines (sociologie du travail, sociologie économique, histoire) afin de mieux délimiter son champ d’action et ses fondements disciplinaires1.
Transmettre : l’art du conseil scientifique
Pierre Tripier2 se distinguait par sa générosité intellectuelle et son esprit inventif. Nourri par des lectures riches, iconoclastes et vastes, il savait toujours proposer des idées originales et tisser des liens conceptuels inattendus. Un exemple illustre parfaitement cette qualité : ses échanges avec Ana Villarreal, doctorante mexicaine ayant réalisé sa thèse sous la direction de Loïc Wacquant à l’University of California, Berkeley, sur les violences à Monterrey3. Dans un message daté du 14 décembre 2012, Pierre lui écrit dans un espagnol parfait :
Bonjour Ana, je ne veux pas vous déranger avec des messages en fin d’année, mais je voulais vous faire part d’une idée qui est peut-être idiote, mais peut-être pas. J’écoutais des collègues qui présentaient leur travail sur les narcotrafiquants au Mexique, et j’y pensais pendant mon insomnie. Je suis arrivé à la conclusion suivante : si l’on cherche des modèles pour comprendre ce qui se passe avec les narcos, l’art de la guerre « westphalienne », c’est-à-dire nation contre nation, est beaucoup moins utile que les écrits sur les guerres d’insurrection et de contre-insurrection. J’en ai eu l’idée en relisant quelques pages des mémoires du Che (La guerre de guérilla et autres textes révolutionnaires, Paris, La Découverte, 2002) et Les Guerres irrégulières, xxe et xxie siècles (Folio) de Gérard Chaliand ; c’est un livre épais (près de 1 000 pages), mais avec de nombreux extraits très bien choisis d’autres livres sur la guerre insurrectionnelle et la contre-insurrection. Si vous pouvez vous le procurer, il y a aussi des choses très intéressantes sur les échecs tactiques des deux camps et sur la situation impossible de la société civile désarmée face aux combattants…
Pierre Tripier, qui avait connu la sociologie du travail en train de se créer, proposait une analyse très fine de ses paradigmes et de leurs évolutions4. Il a lui-même participé à une sociologie des cadres, à travers une analyse de leur espace de qualification. Ses travaux ont contribué à l’analyse du travail par une prise en compte des contextes de qualification, d’emploi et de trajectoires. Son ample connaissance des travaux de sociologie du travail, couplée à une très grande érudition sur la sociologie interactionniste et à une grande curiosité pour les travaux historiques, l’avait amené à publier, avec Claude Dubar, le premier manuel de sociologie des professions en France, en 19985, réédité trois fois. Il avait développé un intérêt majeur pour les questions de genre en sociologie du travail6, ce qui l’a amené à rentrer au comité de rédaction de la revue Les Cahiers du genre.
Féministe dans ses travaux, il l’était aussi dans la vie professionnelle ordinaire, encourageant, et soutenant les femmes, attaquant ceux qui les attaquaient. Très vigilant face aux rapports de pouvoir et d’autorité, il était meToo avant l’heure, se risque-t-on à dire, se comportant avec les étudiantes ou les collègues femmes avec respect et droiture. Car Pierre Tripier ne séparait jamais la théorie de l’action. Ce qu’il professait, il l’appliquait. C’est ainsi en sociologue du travail et des professions, avec une grande réflexivité, qu’il analysait son propre milieu professionnel et y agissait. Il regardait d’un air amusé et ironique, celles et ceux qui étaient des cordonniers mal chaussés. De son côté, il mettait à profit son goût pour les travaux de sciences sociales sur la guerre et l’armée, et surtout sa lecture de Clausewitz, pour naviguer et agir en milieu universitaire. Un milieu qui, à l’écouter raconter ses anecdotes des années 1970 aux années 1990, ne devait en effet pas être loin d’un champ de bataille. Un milieu hostile qu’il n’a eu de cesse, avec tous ses complices et notamment Maryse Tripier, sa compagne de vie pendant près de 60 ans, de chercher à apaiser et à rendre vivable pour les générations suivantes.
La sociologie était pour Pierre Tripier une science appliquée, au sens où elle devait permettre de penser l’action et d’agir sur le monde. C’est ce qui l’a amené entre autres à conduire des recherches pour aider à résoudre des problèmes de qualité dans les organisations et à participer à l’Institut de recherches et de développement de la qualité. Mais, loin d’en rester à ce niveau de l’action, c’est bien le retour vers la théorisation qui l’intéressait. C’est ainsi qu’il a entraîné une petite équipe dans un travail de recherche, ayant débouché sur un ouvrage décryptant les processus d’aveuglement organisationnel à l’origine de dysfonctionnements répétés7. Son goût pour la théorie se retrouve bien évidemment dans l’ouvrage Sociologie des professions, co-écrit avec Claude Dubar, mais également dans celui co-signé avec Bruno Péquignot8, sur les fondements de la sociologie. Dans ce dernier, s’appuyant sur une vaste érudition dans les sciences physiques, biologiques et historiques, les auteurs soulignent les apports des modèles de ces sciences à la constitution de la sociologie.
Enfin, Pierre Tripier était un grand lecteur, ouvert et curieux. Il rapportait de ses voyages littéraires ou scientifiques hors de la sociologie, des modèles et concepts, qu’il mettait à l’épreuve de notre discipline. Et qui parfois mettaient celle-ci, et ses collègues, à la peine. Doté d’un esprit vif, audacieux et libre, Pierre Tripier savait penser hors des cadres. Il savait aussi faire partager cet enthousiasme à s’aventurer hors des sentiers de l’orthodoxie disciplinaire pour enrichir la sociologie, ses perspectives et ses travaux. Il gardait sur elle la fraîcheur du regard de ceux qui y arrivent après être passés par un autre monde professionnel. Il avait aussi l’espièglerie de ceux qui survolent le monde sans peur de s’y abîmer. Et par-dessus tout, une immense générosité qui le faisait penser aux autres en toutes choses. Toujours avec sourire, joie et un regard pétillant et malicieux. Avec Pierre Tripier, la sociologie était une science vivante et alerte, généreuse et exigeante, qui savait sortir avec audace de ses limites. Que cet esprit sociologique vive longtemps !
Notes
1 Benedetto-Meyer Marie, Craipeau Sylvie, Darcourt-Lezat Yves, Gueissaz Albert, Metzger Jean-Luc, avec la coll. de Cléach Olivier (2005), Que pourrait-être une sociologie de la gestion ? Actes de la journée d’étude du 11 mars 2005, Issy-les-Moulineaux, Réseau thématique 30 « sociologie de la gestion » (AFS) ; https://dumas.ccsd.cnrs.fr/SOCIOLOGIE/hal-02089639v1
2 Pierre Tripier a dirigé 16 thèses de 1987 à 2004. Du travail informel au Maroc (Mohamed Bennaser, 1987), aux Experts en mer d’Iroise (Charlier-Kerbiguet, 2004) en passant par le Transport routier des marchandises (Maugeri, 1995), pour ne citer qu’eux.
3 Villarreal Ana (2016), Drug Violence, Fear of Crime and the Transformation of Everyday Life in the Mexican Metropolis, Dissertation in Philosophy and Sociology, Berkeley, University of California. Elle est actuellement Assistant Professor à Boston University.
4 Tripier Pierre (1991), Du travail à l’emploi. Paradigmes, idéologies et interactions, Bruxelles, Éditions de l’université libre de Bruxelles ; Tripier Pierre ([1991] 1998), « La sociologie du travail à travers ses paradigmes », dans De Coster Michel et Pichault François (ed.), Traité de sociologie du travail, Bruxelles, De Boeck Supérieur, 41-59.
5 Dubar Claude & Tripier Pierre (1998), Sociologie des professions, Paris, Armand Colin.
6 Tripier Pierre (1997), « Homme, travail, femme et famille : quatre mouvements pour un quatuor ? Sociologie du travail et sociologie de la famille », Sociétés contemporaines, no 25, 1, 11-24.
7Boussard Valérie, Mercier Delphine & Tripier Pierre (2004), L’aveuglement organisationnel, Paris, Éditions du CNRS.
8 Péquignot Bruno & Tripier Pierre (2000), Une lecture critique des fondements de la sociologie, Paris, Nathan Université.
Texte initialement publié sur le site de la NRT :
http://journals.openedition.org/nrt/21431 ; DOI : https://doi.org/10.4000/152dq
