13 Avr Pierre Rolle (1931-2025), sociologue, épistémologue
Paul Bouffartigue, Caroline Lanciano-Morandat et Sylvie Monchatre
Pierre Rolle est décédé accidentellement le 30 avril 2025. Avec lui disparaît une grande figure de la sociologie, de l’épistémologie sociologique et de la sociologie du travail. Il laisse une œuvre de haute volée, trop peu connue, car inscrite hors des sentiers battus d’une discipline dominée par sa filiation avec Georges Friedmann. Rendant par là même moins visible une autre tradition intellectuelle, issue de son second fondateur : Pierre Naville, rencontré par Pierre Rolle dès 1956.
« Je suis arrivé au bon moment partout1. » Telle était son expression pour expliquer comment, en tant que fils d’ouvriers de la « banlieue rouge » né avant la Seconde Guerre mondiale, il estimait avoir bénéficié de la conjoncture historique pour faire des études supérieures et devenir sociologue. Il bénéficie d’une formation universitaire pluridisciplinaire, dans laquelle la philosophie – parce qu’elle offre la perspective rassurante de devenir enseignant – puis la psychologie précèdent la sociologie. Si, avec le recul, il déclare que « la philosophie ne nous apprend rien, car elle a l’air de nous apprendre tout », la sociologie n’est-elle pas un moyen privilégié de « comprendre comment s’est établi ce monde et comment il pourrait se transformer » ? C’est que, parallèlement à ses études, le jeune Pierre s’est politisé, engagé dans l’action, notamment contre la guerre d’Algérie, et rapproché un bref moment du groupe « Socialisme et barbarie2 ». L’exercice de ce qu’on n’appelle pas encore des « petits boulots » étudiants contribue à l’orienter vers les enquêtes d’opinion. C’est en tant que psycho-sociologue qu’il devient un temps collaborateur de Serge Moscovici. Très vite devenu critique des usages sociaux de la psychologie sociale et de la faiblesse épistémologique de cette discipline, c’est donc à l’âge de vingt-cinq ans qu’il fait la rencontre, décisive, de Pierre Naville. C’est ce grand intellectuel engagé, qui, lui aussi, a été psychologue avant d’être sociologue, qui le fait entrer dans le monde de la recherche sociologique et académique, inspirant fortement son parcours de chercheur – entièrement au sein du CNRS – et son cheminement intellectuel. Tous deux partagent, entre autres, l’importance accordée aux préoccupations épistémologiques et prennent leur distance avec les travaux friedmanniens. Pierre Rolle s’intéresse de près aux travaux des logiciens et épistémologues de l’école de Vienne et de la philosophie analytique européenne.
Recruté au CNRS en 1957, c’est le Centre d’étude sociologique (CES) qui est le cadre institutionnel de ses recherches jusqu’à sa dissolution à la fin des années 1960. Contrairement aux chercheurs friedmanniens formant équipe autour d’un séminaire régulier, la dizaine de ceux qui sont proches de Naville sont à la fois plus divers théoriquement et politiquement, plus autonomes, et les échanges avec Naville plus individualisés, et éloignés du modèle « maître/disciple ». Le profil et le parcours de Pierre Rolle illustrent bien cette spécificité, avec cette liberté intellectuelle peu commune qui le caractérisait.
Outre sa participation ponctuelle aux enquêtes sur l’automation qui nourrissent les Cahiers éponymes, et à la rédaction du fameux Traité de sociologie du travail3 codirigé par Friedmann et Naville, ses débuts de carrière sont marqués par une activité de recensions critiques. Après la fermeture du CES il rejoint le Groupe de sociologie rurale de Nanterre. Il restera affilié au laboratoire qui en est issu, à l’université de Nanterre jusqu’à la fin de sa carrière, en 1996. Ses travaux de terrains, plus rares que chez d’autres chercheurs, s’orienteront, au même titre que le travail industriel, vers le travail agricole et le travail en URSS.
Outre la publication de nombreux articles, il s’investit dans la production de plusieurs ouvrages. Les trois premiers explicitent le cadrage théorique à partir duquel il conçoit la question du travail et du salariat. Son Introduction à la sociologie du travail (1971) est bien plus et autre chose qu’une « introduction ». Il s’agit d’un livre extrêmement dense et érudit dans lequel il prolonge et capitalise une décennie de travaux à dominante épistémologique. Il y traite à la fois de la genèse de la discipline, en montrant combien ses limites et impensés tiennent à la manière dont ont été découpées les frontières scientifiques en sciences sociales. Il y critique l’approche friedmanienne en mettant au jour ses liens avec la pensée de Joseph Proudhon. Et il y esquisse la perspective d’une théorie alternative en termes de salariat et de société salariale. Son second ouvrage, Travail et salariat : bilan de la sociologie du travail (tome 1) (1988) développe sa distinction entre les deux grandes formalisations – friedmannienne et navillienne – de l’objet de la sociologie du travail. Contre les thèses bientôt montantes de la « fin du travail » il offre les moyens de penser sa centralité renouvelée. Il écrit : « Certes la situation du salarié ne se fixe plus aussi directement dans son poste et dans son entreprise. Mais cette séparation du travail et du travailleur signifie bien plutôt la socialisation du problème de l’emploi que leur affaiblissement. Si le travail est un objet psychologique moins caractérisé, c’est parce que son mouvement entraîne aujourd’hui la société entière. » Où va le salariat ? (1996) reprend des conférences prononcées à la chaire Marcel Liebman de l’Université Libre de Bruxelles. Il élargit et approfondit ses réflexions sur la place du travail dans une société salariale en voie de mondialisation (critique des thèses d’André Gorz). Il cherche à comprendre le rôle des contrats de société, en particulier le contrat de travail, et à penser les inégalités sociales dans une perspective critique de la pensée de John Rawls.
Au cours des années 1980 et au début des années 1990, il s’intéresse au travail en URSS, puis en Russie post-soviétique. Il y réalise plusieurs missions, et publie Le travail dans les révolutions russes. De l’URSS à la Russie : le travail au centre des changements (1998). Pour lui, au-delà des régimes politiques, on observe une montée en puissance du salariat dans toutes les sociétés développées techniquement. Salariat dont les formes concrètes, indissociables des formes de gouvernement, de commandement et de direction des firmes, ont bien sûr partie liée avec l’histoire sociale et politique concrète. En particulier, dans ce pays quasiment privé de classe ouvrière au moment de la révolution d’Octobre, l’histoire du passage brutal d’une société agricole à une société industrielle.
Le travail agricole a aussi été un champ d’investigation pour Pierre Rolle, dont l’approche extensive des activités professionnelles et le refus d’en isoler les espèces empiriquement variées sont indissociables de son approche théorique. Tel est le cas de l’analogie lumineuse qu’il développe entre les dimensions de soins et de surveillance, propres au travail agricole, et les mêmes dimensions du travail dans les activités industrielles automatisées. Comme dans l’agriculture, le temps du travail humain y est déconnecté du temps de la production.
Les trois grandes questions qui parcourent l’œuvre de Pierre Rolle – l’exigence épistémologique et méthodologique, l’inscription des dynamiques du travail dans celles du salariat, et l’interrogation sur L’État et les institutions du salariat – se retrouvent dans les quatre « essais » qui composent son tout dernier ouvrage, Pour une sociologie du mouvement. Ils sont autant de points forts, originaux et cohérents. Le second est sans doute celui qui a nourri et nourrira le plus les controverses entre sociologues du travail, controverses que l’on souhaite toujours plus animées et fécondes. Sa critique des approches dominantes du salariat et du travail salarié s’enracinait dans son expérience personnelle de rejet de l’idéologie du travail : « S’activer, produire, oui ; travailler, pourquoi ? […] jamais je n’ai pu trouver normales et légitimes les distinctions que l’on opérait entre les salariés […] ce sont des choses que l’on apprend […], mais que l’individu libre ne peut reprendre à son compte […] L’idée alternative de socialisme c’est celle d’une société où on agit et produit sans doute, mais où l’on ne travaille pas au sens d’une activité contrainte, hiérarchisée, immuable et solitaire4. »
De fait, Pierre Rolle prend le contrepied d’un ensemble de présupposés qui traversent la sociologie du travail de l’après-Seconde Guerre mondiale, telle qu’elle s’est consolidée en France à partir de l’héritage friedmannien. À ce titre, il a ouvert pour elle des chantiers immenses, voire déroutants. Arrêtons-nous ici simplement sur cette proposition d’analyse de la « séparation du travail et des travailleur·euses », qui n’est rien d’autre que la séparation du capital et du travail. Pour lui, « l’interprétation de cette séparation » est « l’objet premier de la sociologie du travail » (Rolle, 1988, 41-42). Si cette sociologie cherche à « rendre acceptable » ou à « compenser l’impuissance originelle » qui en résulte pour les travailleur·euses, elle se condamne à se placer en auxiliaire de l’État et à contribuer à des réformes institutionnelles dont l’horizon ne serait que la reconstruction administrative de l’entreprise. Elle risque alors d’entretenir la nostalgie d’une « unité perdue du travail », inspirée de la norme implicite de l’artisanat et de se focaliser sur l’étude des collectivités de travail réunies au sein de « l’ouvroir », c’est-à-dire l’atelier, le bureau, le chantier. En resserrant sa focale sur l’observation des situations de travail malmenées par les incessantes transformations productives et malmenant les qualifications ainsi que les statuts des travailleur·euses stabilisé·es, elle se condamne à « raisonner de déplorations » et à relayer une action collective réformiste dénonçant les pratiques managériales ou prônant une meilleure représentation des salariés.
C’est à un changement de perspective et à une ambition plus radicale pour la sociologie du travail auxquels conviait Pierre Rolle. Dans le sillage de Pierre Naville, il invitait à prendre acte de cette séparation du travail et des travailleur·euses pour en explorer les implications sans s’en effrayer. Parce que l’ouvroir tel qu’il s’institutionnalise gagne à être resitué dans le contexte historique qui le produit en tant qu’agencement singulier (cf. NRT no 13), la sociologie du travail doit se faire sociologie générale tout en s’employant à mieux redéfinir son objet. Car, de même que la corporation s’inscrivait dans un système féodal, le salariat est une forme instituée pour l’emploi de travailleurs formellement libres. Pierre Rolle proposait donc de déconstruire le salariat en le définissant comme « la régulation du rapport entre deux mouvements, l’ordre de la production et l’ordre social » (Rolle, 1996, 63) afin d’en souligner tant la portée que les limites. Le salariat, qui s’est déployé tant dans les sociétés soviétiques qu’occidentales, est le produit circonstancié d’organisations du travail activant, dans un cadre contractuel, des travailleurs mobilisables et démobilisables au gré de la recomposition incessante des processus de production.
Un tel mouvement est générateur de dynamiques paradoxales. Le développement de principes d’organisation scientifique du travail, qui dissocie l’exercice du travail de son apprentissage, permet d’élargir l’éventail de main-d’œuvre mobilisée en absorbant dans l’ouvroir femmes et immigrants, jusqu’à y inclure aujourd’hui les prétendus « inemployables » d’hier. Plutôt que de se limiter à documenter les pertes de connaissances spécifiques des ouvriers professionnels qui en résultaient, Pierre Rolle (1988) invitait à explorer les gains pour les nouveaux entrants. Mais l’organisation de la production des biens et des services intègre autant qu’elle désintègre. Parce que les temps du travail ne coïncident pas avec les temps des travailleur·euses, ils constituent un puissant désorganisateur des vies humaines. Se pose alors la question des processus et pratiques de synchronisation des temporalités sociales et productives, qui vont bien au-delà des régulations issues des institutions du salariat (Rolle, 2014). L’objet de la sociologie du travail gagne, dans ces conditions, à être défini moins à partir de ses cadres institués qu’à partir des comportements contraints qui composent les existences.
Pierre Rolle nous invite à explorer comment l’activité humaine est captée pour assurer la production et la reproduction des groupes humains, jusque dans les pratiques de consommation et dans la vie domestique, et ceci, à une échelle planétaire excédant le cadre des États-nations. Ne cédant à aucune facilité, il nous met également en garde contre la tentation de la modélisation, qui conduit trop souvent à rendre compte des réalités observées à partir d’images fixes. Saisir le travail dans un « présent indéfini » conduit en effet pour lui à éluder « la question des différences de durées qui s’y coordonnent » (Rolle, 1988), durée du travail, de la production, mais également de l’existence humaine et de leurs rythmes propres. C’est pourquoi, pour Pierre Rolle, la sociologie gagne à se définir comme une science des relations, en mesure d’analyser les mouvements qui recomposent en permanence les figures du social, dans le sillage d’une tradition héritée de Pierre Naville, Marx et Hobbes.
Libre, Pierre Rolle l’était résolument. Sa pensée exigeante, rigoureuse et rebelle continuera de nous inspirer. Bienveillant, disponible, plein d’humour, ses analyses, proposées d’une voix douce et apaisante, attisaient et stimulaient toujours notre curiosité. Échanger avec lui était un véritable privilège, tant sa clairvoyance et ses questionnements ouvraient avec audace les espaces d’intelligibilité du social. Sa disparition aussi subite que brutale nous prive de la présence précieuse et chaleureuse de cet ami et compagnon de route. Elle nous engage également à poursuivre à sa suite, et hors des sentiers battus, l’inlassable et exigeante démarche d’élucidation de la marche chaotique du monde qui était la sienne.
Bibliographie
Rolle Pierre (2014), « Les temps du travail et le travail du temps. Réflexions sur l’objet de la sociologie du travail », dans Monchatre Sylvie & Woehl Bernard, Temps de travail et travail du temps, Paris, Publications de la Sorbonne, 25-40.
DOI : 10.4000/books.psorbonne.56888
Rolle Pierre (1998), Le travail dans les révolutions russes. De l’URSS à la Russie : le travail au centre des changements, Lausanne, Éditions Page Deux.
Rolle Pierre (1996), Où va le salariat ?, Lausanne, Éditions Page deux
Rolle Pierre (1988), Travail et salariat. Bilan de la sociologie du travail, t. 1, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.
Rolle Pierre (1971), Introduction à la sociologie du travail, Paris, Larousse.
Notes
1 Ce texte est étroitement inspiré par le chapitre « Un parcours singulier », rédigé par Paul Bouffartigue et Caroline Lanciano-Morandat dans le dernier livre de Pierre Rolle (2022) : Pour une sociologie du mouvement, Paris, Éditions Page Deux et Syllepse, 284-347. Les citations en sont également issues. Il s’inspire aussi des contributions de Pierre Rolle (2018) à la controverse de la NRT no 13 sur le salariat et de ses écrits de 1988, de 1996 et de 2014.
2 Groupe de militants d’orientation marxiste antistalinien (1949-1965), animé notamment par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, publiant une revue du même nom.
3 Paru en 1961 chez Armand Colin. Il y signe, avec Pierre Naville, le chapitre « l’évolution techniques et ses incidences sur la vie sociale », 347-370.
4 Pour une sociologie du mouvement, op. cit., p. 335.
Texte initialement publié sur le site de la NRT : http://journals.openedition.org/nrt/21428 ; DOI :https://doi.org/10.4000/152dp
