13 Avr Claude Durand (1927-2025)
Témoin et acteur de l’histoire de la sociologie du travail
Thierry Pillon
Claude Durand appartenait à la génération des sociologues du travail qui, sous l’impulsion de Georges Friedmann, a participé aux premières recherches empiriques sur le travail au cours des années 1950. Il avait une formation en philosophie et en psychologie, à une époque où l’enseignement universitaire en sociologie n’existait pas encore. Il a rencontré la sociologie du travail encore balbutiante au cours de ses études ; la lecture du livre de Georges Friedmann, Problèmes humains du machinisme industriel1 a été décisive. Ses travaux de recherche se déploient sur plus de quarante ans.
Les premières recherches auxquelles il participe, dès 1955, ont été réalisées dans le cadre de l’Institut des sciences sociales du travail (ISST) et financées par des administrations françaises ou des institutions européennes. Elles répondaient à une actualité sociale et à des préoccupations liées aux questions de modernisation technique et de développement. C’est le cas des deux premières enquêtes sur le changement technique et la rémunération dans la sidérurgie, dont celle de Mont-Saint-Martin dirigée par Alain Touraine et Jean-Daniel Reynaud. C. Durand y fait l’expérience du travail de recherche en équipe, l’une des premières en France dans une entreprise industrielle. Il peut mettre à l’épreuve les méthodes de la psychologie sociale dont il avait fait l’apprentissage, en particulier dans l’étude des attitudes des ouvriers devant le progrès technique. Dans la même perspective méthodologique, il participe aux travaux du Centre d’études et de recherches psychotechniques dirigé par Serge Moscovici. Ces premières recherches abordent déjà le thème, central pour lui, de l’autonomie ouvrière dans le cadre de la rationalisation du travail industriel. Il publie très vite des articles dans Sociologie du travail, dès le numéro 4 de l’année 1959, et rejoint en 1961 le comité de rédaction, qu’il quittera en 1996.
C. Durand rejoint ensuite le laboratoire de sociologie industrielle d’Alain Touraine, au sein duquel il fait sa thèse, Conscience ouvrière et action syndicale, soutenue en 1970. C’est une nouvelle phase de recherche qui s’ouvre, consacrée à l’étude des formes de l’action collective, dont la thèse tirera parti. Il participe à une enquête de grande ampleur sur le mouvement syndical, suivie par d’autres recherches en prise avec les mouvements sociaux de 1968 afin de saisir, auprès des syndicats, les effets des mouvements de revendication à l’échelle des entreprises. Un ouvrage collectif, publié chez Anthropos en 1971, Grèves revendicatives ou grèves politiques ?, en proposera une synthèse, soulignant l’intensité des liens au cours de cette période entre les chercheurs, les syndicalistes et le mouvement social.
À partir de cette période, et après avoir quitté le laboratoire de sociologie industrielle et pris la direction du Groupe de sociologie du travail, accueilli par l’université Paris VII, il s’engage dans de nouvelles recherches sur l’industrie de série et l’autonomie ouvrière en s’intéressant à la fois aux ouvriers et aux ingénieurs en organisation. Il montre leur technicisme assumé faisant prévaloir l’organisation technique sur toute considération concernant les conditions de travail. Ces recherches ont été synthétisées dans un livre au titre révélateur, Le travail enchaîné, publié en 1978 aux éditions du Seuil. L’ouvrage rencontrait un courant politique et intellectuel de contestation du modèle taylorien au nom d’une reconnaissance des initiatives et des responsabilités des ouvriers. C. Durand s’est en partie tenu à l’écart des débats qui pouvaient agiter les courants marxistes de l’époque, sans craindre de souligner pour autant que la taylorisation du travail représentait une domination insupportable nécessitant une transformation radicale des conditions de travail.
Le troisième thème de recherche de C. Durand concerne les stratégies industrielles et les politiques sociales. Toujours articulés aux changements sociaux et politiques, ses travaux sur les systèmes de décision et les modes d’intervention ne sont pas dissociables des changements entraînés par les élections de 1981 et la mise en place des politiques économiques plus planificatrices. C’est donc pour lui une extension de ses terrains de recherche, à la fois à l’échelle des stratégies d’entreprise et de l’État, mais aussi par les comparaisons nécessaires entre la France et les pays d’Europe, y compris de la sphère communiste. Plusieurs recherches empiriques seront engagées sur ces questions, donnant lieu à plusieurs ouvrages, dont une synthèse sous sa direction en 1991, De l’économie planifiée à l’économie de marché, l’intervention de l’État dans l’industrie.
En 1995, il rejoint le Centre Pierre Naville de l’université d’Évry et participe activement aux activités du laboratoire et aux recherches sur les biotechnologies engagées à cette époque par une partie de l’équipe. Au début des années 2000, il dirige et publie deux ouvrages sur ces questions et deux autres sur le temps de travail. Ce qui souligne sa curiosité intellectuelle toujours en prise avec de nouveaux objets, à la recherche d’une compréhension des réalités sociales et techniques.
C. Durand a aussi été un enseignant, d’abord dans le cadre de l’ISST auprès d’étudiants et de syndicalistes, puis à Paris VII dans le cadre d’un DEA pluridisciplinaire associant l’historienne Michèle Perrot et l’économiste Guy Caire, puis dans le cadre d’un séminaire de recherche en sociologie du travail au sein du DEA de sociologie, toujours à Paris VII. Cette activité d’enseignement n’est pas dissociable du travail d’animation de la recherche, en particulier les différents colloques qu’il a contribué à organiser : La Division du travail, Colloque de Dourdan, Paris, Galilée, 1978 ; L’emploi, enjeux économiques et sociaux, Colloque de Dourdan, Paris, Maspéro, 1982 ; avec P. Dubois, R. Kastoryano et D. Chave, Le travail et sa sociologie. Essais critiques, Paris, L’Harmattan, 1985 ; avec G. Bollier, La nouvelle division du travail, Paris, Éditions De l’Atelier, 1999 ; Politiques sociales et comportements au travail. Hommage à Michelle Durand, Toulouse, Octarès, 2013. Son œuvre a également fait l’objet d’un hommage collectif organisé au sein du Centre Pierre Naville en 2007, Th. Pillon (dir.), Sociologie empirique, sociologie critique. Autour de Claude Durand, Toulouse, Octarés, 2007.
Il a résolument affirmé son attachement à la démarche empirique et à des méthodologies rigoureuses. Peu enclin à se prêter à des généralisations hâtives, il voyait dans la description et l’analyse minutieuse des situations sociales, toujours circonscrites, la condition de la pérennité de la discipline. Les théorisations abstraites, trop fragiles à ses yeux, ne lui semblaient pas pouvoir rendre compte de la complexité de ce qu’il observait. Il avait l’habitude de dire que le sociologue doit être comme un photographe de la situation étudiée. Il n’y avait là rien de naïf, mais une démarche réfléchie, contrôlée. Il rapportait son empirisme à celui, classique, de la philosophie anglaise du xviiie siècle, pour laquelle il tient lieu de théorie. Et s’il voyait une vertu critique à la démarche sociologique, c’était moins dans la mise en œuvre de présupposés politiques que dans la perspective d’une démarche réflexive, d’une autocritique maintenue au long du travail d’investigation. Néanmoins, il n’a pas reculé devant des considérations sur « la société globale », comme il le dit, ne cessant de contextualiser ses résultats de recherche. En témoignent ses travaux sur l’action syndicale, les conflits sociaux et la conclusion de son livre Le travail enchaîné, où l’idéologie du progrès et la crise de la société industrielle sont envisagées à partir des recherches menées sur la division du travail. C. Durand a traversé l’histoire de la sociologie du travail, de ses débuts après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux années 2000. Il a été le témoin et l’acteur des évolutions de la discipline, de ses thèmes, de ses méthodes, de ses débats, modifiant plusieurs fois ses objets de recherche, mais toujours en lien étroit avec l’évolution des réalités économiques et sociales. À cet égard, l’ensemble de ses travaux valent témoignage de l’histoire de la discipline et du monde qu’elle vise à comprendre.
Notes
1 Paris, Gallimard, 1946.
Hommage publié simultanément dans la Nouvelle Revue du Travail et dans la revue Sociologie du Travail
http://journals.openedition.org/nrt/21427 ; DOI :https://doi.org/10.4000/152do
