03 Juil Appel à contributions – Numéro spécial Loisir et Société / Society and Leisure
Carrières de haute performance : parcours, engagements et recompositions
Le sport de haute performance s’inscrit aujourd’hui au croisement d’enjeux sportifs, économiques, médiatiques et politiques qui se manifestent avec une intensité particulière lors des grandes compétitions internationales (Roche, 2002 ; Tomlinson & Young, 2006 ; Clastres, 2025). Dans ces contextes, les performances sportives et les résultats internationaux sont fréquemment mobilisés comme des indicateurs de réussite nationale, des instruments de rayonnement politique et diplomatique, mais aussi comme des supports de valorisation économique et médiatique des institutions, des territoires et des organisations sportives (Green & Houlihan, 2005). Le sport de haute performance apparaît ainsi comme un espace de production de valeur économique, symbolique et politique (Schotté, 2022), dans lequel les athlètes, mais également les entraîneur·es, arbitres, membres des staffs de performance, personnels médicaux et autres professionnel·les du sport de haute performance, sont pris·es dans des rapports d’interdépendance avec les institutions sportives, les médias, les acteur·trices économiques et les pouvoirs publics.
Dès lors, les carrières sportives ne peuvent être réduites à une succession de performances ou de résultats : elles sont traversées par des attentes multiples, parfois contradictoires, qui engagent des dimensions sportives, scolaires, professionnelles, familiales, médiatiques et institutionnelles.
Les recherches en sciences sociales ont largement montré l’intérêt d’appréhender les carrières sportives comme des processus inscrits dans des temporalités spécifiques (Julla-Marcy et al., 2017), structurées par une succession d’étapes et de transitions (Wylleman & Lavallee, 2004 ; Stambulova, Stephan, & Jäphag, 2007 ; Stambulova, Ryba & Henriksen, 2021). Elles invitent ainsi à déplacer le regard du seul temps de la performance vers l’ensemble des conditions sociales, institutionnelles, économiques et médiatiques qui rendent possibles, soutiennent ou fragilisent les parcours et les transitions. Les travaux consacrés aux dual careers ont notamment mis en évidence les tensions, arbitrages et ressources associés à l’articulation entre engagement sportif, formation scolaire ou universitaire et insertion professionnelle (Aquilina, 2013 ; Stambulova & Wylleman, 2019). Ils soulignent plus largement que les parcours de haute performance se construisent dans des contextes différenciés selon les ressources disponibles, les politiques d’accompagnement, les cadres fédéraux, les configurations territoriales et les conditions économiques propres aux disciplines et aux pays.
Bien que les représentations dominantes des carrières sportives reposent souvent sur des conceptions naturalisantes du talent et sur l’idée d’une progression continue vers l’excellence (Schotté, 2002), les parcours dans le sport de haute performance sont donc socialement construits et traversés par des bifurcations, des interruptions, des retours, des reconversions partielles ainsi que par des formes de superposition entre différentes sphères d’activité sportives et extrasportives (Schotté, 2012 ; Fontaine, 2022). Ils s’inscrivent en outre dans des temporalités plurielles, où se combinent des logiques sportives, scolaires, professionnelles, économiques, familiales et/ou médiatiques (Bertrand, 2012 ; Forté, 2020). Ils reposent sur des processus de socialisation et d’apprentissage participant à l’inculcation et à l’incorporation de dispositions spécifiques (Chevalier, 1998 ; Papin, 2008 ; Viaud et Papin, 2012 ; Viaud, 2015 ; Julla-Marcy et al., 2017 ; Visentin, 2023), façonnées par les cadres d’entraînement, les institutions sportives, les collectifs de pratique ainsi que par les environnements familiaux, scolaires, universitaires, professionnels et médiatiques dans lesquels les athlètes sont socialisé·es. La question se pose alors de la force, de la durabilité et de la transférabilité de ces dispositions d’un contexte à l’autre : certaines peuvent être réinvesties dans d’autres espaces sociaux et professionnels, tandis que d’autres apparaissent plus étroitement dépendantes des institutions sportives qui les ont produites (Longchamp et al., 2025). Les processus de socialisation, d’apprentissage et de reconnaissance qui soutiennent l’évolution dans ces parcours sportifs apparaissent par ailleurs étroitement liés aux rapports sociaux de genre, de classe et de race, mais aussi aux conditions institutionnelles d’accès et d’accompagnement des sportif·ves en situation de handicap, ainsi qu’aux ressources familiales et aux configurations organisationnelles dans lesquelles les athlètes évoluent.
L’analyse des parcours de haute performance suppose dès lors de saisir non seulement leurs conditions de formation, mais aussi les modalités concrètes d’exercice de l’activité sportive. Les carrières sportives de haut niveau s’apparentent en effet à des formes de travail spécifiques caractérisées par des contraintes organisationnelles, corporelles, émotionnelles et identitaires (Roderick, 2006 ; McGillivray & McIntosh, 2006 ; Roderick, 2013). Les travaux consacrés au quotidien professionnel des athlètes mettent en évidence les formes d’incertitude, de disponibilité permanente, de mise en concurrence et de plus ou moins forte dépendance institutionnelle qui structurent leur activité (Fleuriel et Schotté 2008 ; Rasera, 2015 ; Amenna, 2023). Ils montrent aussi que le professionnalisme sportif ne relève pas d’un modèle unique, mais de manières variables de se dire, de se former et de devenir professionnel·le selon les disciplines, les ressources et les environnements d’encadrement (Forté et al., 2024). Dans cette perspective, la performance ne peut être pensée comme le seul produit des qualités individuelles des athlètes : elle résulte aussi d’activités collectives, de formes d’organisation, de coordinations avec les staffs et de rapports de pouvoir au sein des dispositifs de préparation. Les travaux de Rix-Lièvre et al. (2015), sur la co-production de la performance arbitrale de haut niveau, comme ceux de Derycke et al. (2025), sur les relations entre athlètes de haute performance et staffs, invitent ainsi à replacer la performance dans des configurations d’acteurs, d’évaluations et de régulations.
Ces carrières engagent également un travail identitaire et relationnel dans des univers marqués par des exigences croissantes de performance, de visibilité, de mobilité et de disponibilité (Park, Lavallee, & Tod, 2013). La visibilité constitue à cet égard une dimension de plus en plus structurante des carrières de haute performance. Dans certains contextes, l’entrée dans le sport de haute performance s’accompagne d’une exposition publique et numérique précoce qui transforme les modalités de reconnaissance, de valorisation et de professionnalisation des sportif·ves (Pegoraro, 2010 ; Geurin-Eagleman & Burch, 2016 ; Filo, Lock & Karg, 2015). Les réseaux socionumériques participent ainsi à la production d’une image publique des athlètes, au développement d’activités communicationnelles et marchandes, ainsi qu’à l’émergence de nouvelles formes de travail numérique associées au sport de haute performance (Bourneton et al., 2025).
Les carrières de haute performance ne se comprennent toutefois pas seulement à partir de leurs conditions d’entrée ou d’exercice. Elles se saisissent également dans leurs effets différés, lorsque l’engagement sportif se transforme, se réduit ou prend fin. Les sorties de carrière constituent ainsi un observatoire privilégié des effets différenciés de l’engagement dans la haute performance, qu’il s’agisse des athlètes ou d’autres acteurs tels que les arbitres d’élite (Duvant & Nuytens, 2020). Elles ouvrent sur des processus de reconversion et de recomposition des parcours, structurés par les ressources accumulées, les expériences vécues, les conditions de sortie de carrière et les formes de reconnaissance acquises au cours du parcours sportif (Coakley, 1983 ; Torregrosa et al., 2004 ; Gordon & Lavallee, 2012 ; Park, Lavallee, & Tod, 2013). Les recherches sur les reconversions et l’insertion professionnelle des ancien·nes sportif·ves de haut niveau mettent notamment en évidence le poids des ressources disponibles, des diplômes acquis, des réseaux mobilisables ou encore des dispositifs institutionnels d’accompagnement dans les processus d’insertion et de reconversion professionnelle (Collinet et Pierre, 2024). Elles invitent également à interroger ce qui demeure des socialisations sportives après la carrière, les usages différenciés du capital sportif, relationnel ou médiatique accumulé, mais aussi les expériences de déclassement, d’invisibilisation ou de retrait qui peuvent accompagner la fin de l’engagement dans la haute performance.
Dans cette perspective, ce numéro thématique propose d’analyser les carrières sportives de haute performance comme des processus complexes, dynamiques et non linéaires. Il s’agit de mettre en lumière la diversité des expériences et des configurations de carrières, les continuités et les ruptures qui les traversent, ainsi que les ressources, contraintes, inégalités et rapports de pouvoirs qui les structurent. Ce numéro se propose d’analyser les facteurs structurants des carrières sportives en examinant conjointement les mutations globales du sport de haute performance (professionnalisation, médiatisation, politiques sportives et dispositifs d’accompagnement) et les contextes dans lesquels les parcours se déploient (disciplines sportives, organisations, cadres institutionnels, territoires, espaces nationaux).
L’appel est ouvert à des contributions issues de différentes disciplines des sciences sociales, notamment la sociologie, l’histoire, les sciences de l’éducation, les sciences de l’information et de la communication, les sciences de gestion et du management, la science politique, l’anthropologie sociale, la géographie sociale, l’économie ou encore la psychologie sociale. Ce numéro vise à favoriser le dialogue entre approches disciplinaires, méthodologiques et échelles d’analyse afin de mieux saisir la pluralité des expériences, des parcours et des formes d’organisation du sport de haute performance.
Si les carrières d’athlètes constituent le cœur de ce numéro, les contributions portant sur d’autres acteur·trices du sport de haute performance (entraîneur·es, arbitres, membres des staffs de performance, personnels médicaux, dirigeant·es sportifs, etc.) sont également les bienvenues lorsqu’elles permettent d’éclairer les dynamiques de socialisation, d’engagement, de professionnalisation, de travail ou de reconversion propres à cet espace.
Afin de structurer la réflexion, l’appel à articles s’organise autour de trois axes thématiques, correspondant à différentes séquences des carrières sportives. Ce découpage ne doit toutefois pas être compris comme la traduction d’un modèle linéaire ou homogène des parcours sportifs : les carrières sont au contraire fréquemment marquées par des allers-retours, des bifurcations et des chevauchements entre sphères d’activité ou encore des formes d’engagement simultané dans plusieurs espaces sociaux.
Les contributions pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs de ces axes. Sont particulièrement attendus des articles empiriquement étayés, attentifs à la diversité des contextes sportifs, institutionnels et nationaux. Le numéro souhaite ainsi contribuer à une meilleure compréhension des carrières sportives, en articulant l’analyse des expériences individuelles, des dispositifs qui les encadrent et des enjeux politiques, économiques et médiatiques qui les traversent.
Axe 1. Entrer dans la haute performance : socialisation, formation et inégalités d’accès
Cet axe s’intéresse aux conditions d’entrée dans le sport de haute performance. Il interroge les processus de socialisation sportive, les parcours de formation ainsi que les dispositifs de détection, de sélection et d’accompagnement ou plus largement les cadres institutionnels qui participent à la fabrique des carrières sportives de haut niveau. Les contributions pourront analyser ces processus à partir de différentes échelles (familles, clubs, établissements scolaires et universitaires, pôles, fédérations, territoires, marchés sportifs ou politiques publiques) afin de comprendre comment se construisent les possibilités d’accès à la haute performance.
Cet axe vise également à analyser les inégalités sociales, territoriales, genrées, économiques, raciales ou liées au handicap qui structurent l’accès au sport de haute performance, ainsi que les ressources mobilisées au cours de ces parcours. Une attention particulière pourra être portée aux modalités de professionnalisation précoce, aux formes d’articulation entre formation, pratique sportive et autres engagements, mais aussi aux effets des transformations médiatiques et numériques sur les parcours des jeunes athlètes. Les contributions pourront ainsi mobiliser des approches issues de la sociologie des socialisations, de l’histoire des dispositifs de formation, des sciences de l’éducation, de l’analyse des politiques sportives, de l’anthropologie sociale, du management des organisations sportives ou encore des sciences de l’information et de la communication lorsqu’elles interrogent les formes précoces de mise en visibilité. Ces orientations ne sont toutefois pas exclusives et l’axe demeure ouvert à d’autres cadres théoriques et disciplinaires susceptibles d’éclairer les conditions d’accès à la haute performance.
Axe 2. Vivre la haute performance : engagement, travail sportif et formes de visibilité
Cet axe porte sur les conditions d’exercice de la haute performance, les formes d’engagement qu’elle implique et les dispositifs qui organisent, encadrent ou valorisent l’activité des athlètes.
Il propose d’analyser les formes d’engagement des athlètes, les contraintes et les conditions de leur activité, ainsi que les manières dont se construisent et se transforment les expériences du haut niveau dans des contextes marqués par l’intensification des exigences de performance, de visibilité et de disponibilité.
Les contributions pourront notamment interroger les conditions de travail des athlètes, les formes de professionnalisation, les usages du corps, les rapports au temps, à la santé, à la blessure, à la performance ou à la récupération, mais également les tensions entre engagement sportif, vie personnelle, activités professionnelles et autres formes d’investissement. Une attention particulière pourra être portée aux effets différenciés de ces contraintes selon le genre, la classe sociale, le handicap, l’âge, la nationalité, l’assignation raciale ou les disciplines sportives concernées. Dans une perspective pluridisciplinaire, cet axe pourra notamment accueillir des contributions relevant de l’histoire et de la sociologie du travail sportif, de l’analyse de l’activité ou de l’anthropologie du corps. Dans un contexte de transformations des environnements numériques et médiatiques, les propositions pourront également convoquer les sciences de l’information et de la communication ou la science politique afin d’interroger les formes de régulation institutionnelle, économique ou juridique de ces activités médiatiques, ainsi que les effets de ces transformations sur les identités professionnelles, les conditions de carrière et les rapports de pouvoir dans le sport de haute performance. Ces orientations ne sont toutefois pas exclusives : l’axe est ouvert à toute contribution permettant d’éclairer les conditions d’exercice, de régulation et de valorisation de la haute performance.
Axe 3. Sortir de la haute performance : reconversion, insertion et recomposition des trajectoires
Cet axe porte sur l’arrêt, la réduction ou la transformation de l’engagement dans le sport de haute performance. Il vise à analyser les processus de reconversion, les conditions d’insertion professionnelle et les formes de recomposition des parcours à moyen et long terme, en considérant la sortie de carrière comme un moment révélateur des ressources, des contraintes et des inégalités accumulées tout au long des parcours sportifs.
Les contributions pourront interroger les continuités et les ruptures qui marquent ces recompositions, ainsi que les effets durables des carrières de haute performance sur les positions sociales, les identités professionnelles et les rapports au travail ou au corps. Une attention particulière pourra être portée à ce qui demeure des socialisations sportives après la carrière, aux formes de transfert dispositionnel vers d’autres univers professionnels, ainsi qu’aux usages différenciés des ressources symboliques, relationnelles, économiques ou médiatiques acquises au cours de la carrière sportive. L’évolution des conditions médiatiques, économiques et institutionnelles de valorisation des carrières sportives invite également à questionner les usages du capital de visibilité accumulé, les reconversions dans les univers de la communication, du conseil, du management, de l’entrepreneuriat ou de l’influence numérique, mais aussi les effets du retrait médiatique, de la perte de reconnaissance publique ou du silence numérique. Enfin, une attention particulière pourra être portée aux dispositifs d’accompagnement des transitions, aux politiques de reconversion, ainsi qu’aux expériences subjectives associées aux sorties de carrière. Cet axe pourra ainsi croiser des approches sociologiques, historiques, anthropologiques, communicationnelles ou encore issues de la psychologie sociale, sans exclure d’autres cadres d’analyse susceptibles d’éclairer les recompositions post-carrière.
Modalités de soumission
Les auteur·rices intéressé·es sont invité·es à soumettre, avant le 1er octobre 2026, une proposition d’article sous la forme d’un résumé de 500 à 800 mots. Celui-ci devra présenter la problématique de recherche, le cadre théorique mobilisé, la méthodologie employée ainsi que les principaux résultats attendus ou obtenus. Une courte notice biographique précisant l’affiliation institutionnelle et les thématiques de recherche des auteur·rices devra accompagner la proposition.
Les propositions sont à envoyer aux coordinateur·rices du numéro aux adresses suivantes :
jeremy.pierre@univ-eiffel.fr, marion.philippe@univ-eiffel.fr et lucie.forte@univ-tlse3.fr.
Les propositions seront examinées par les coordinateur·rices du numéro. Les auteur·rices dont le résumé aura été retenu seront invité·es à soumettre un article complet. Les manuscrits, rédigés en français ou en anglais, devront être conformes aux normes éditoriales de la revue Loisir et Société / Society and Leisure, disponibles à l’adresse suivante : https://www.tandfonline.com/action/authorSubmission?show=instructions&journalCode=rles 20
Les articles soumis feront l’objet d’une évaluation anonyme par les pairs conformément aux procédures éditoriales de la revue.
Calendrier prévisionnel
- 1er octobre 2026 : date limite de réception des résumés
- 20 octobre 2026 : retour aux auteur·rices
- 15 janvier 2027 : remise des articles complets pour expertise
Bibliographie
Aquilina, D. (2013). A study of the relationship between elite athletes’ educational development and sporting performance. International Journal of the History of Sport, 30(4), 374–392. https://doi.org/10.1080/09523367.2013.765723
Amenna, Y. (2023). Le « rêve » de devenir footballeur. Recrutement, formation et insertion professionnelle d’une élite sportive en France et en Allemagne. Thèse en Anthropologie sociale et ethnologie – Paris, EHESS
Bertrand, J. (2012). La fabrique des footballers. Paris : La Dispute.
Bourneton, F., Forté, L., Bonnet, V. et Longin-Roux, C. (2025). Du loisir à la professionnalisation : l’évolution du travail numérique des grimpeurs et grimpeuses de haut niveau sur Instagram. Agora débats/jeunesses, 100(2), 49-66. https://doi-org.gorgone.univtoulouse.fr/10.3917/agora.100.0049.
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Derycke, S., Julla-Marcy, M., Richard, R., Forté, L., Hanon, C. et Joncheray, H. (2025). Les athlètes de haute performance et leurs staffs : dynamiques organisationnelles et rapports de pouvoir. Movement & Sport Sciences – Science & Motricité, 129(3), 91-102. https://doiorg.gorgone.univ-toulouse.fr/10.1051/sm/2025022.
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