AAC Revue ‘Sciences et Actions Sociales” : Les sciences sociales face à la pandémie, entre nouvelles et vieilles marginalités. Un regard croisé à travers les réalités européennes

AAC Revue ‘Sciences et Actions Sociales” : Les sciences sociales face à la pandémie, entre nouvelles et vieilles marginalités. Un regard croisé à travers les réalités européennes

Appel à contributions pour un dossier de la revue

Sciences et Actions Sociales

Les sciences sociales face à la pandémie, entre nouvelles et vieilles marginalités. Un regard croisé à travers les réalités européennes

Coordination :

Walter Greco, Professeur de sociologie politique, Département de Sciences Politiques et Sociales de l’Université de Calabre (UNICAL), DISPeS

Anna Elia, Professeur de sociologie du territoire, Département de Sciences Politiques et Sociales de l’Université de Calabre (UNICAL), DISPeS

 

Contexte

 

La pandémie est l’événement historique qui a réussi en moins de six mois à bouleverser le monde entier, obligeant en grande partie l’espèce humaine à revoir ses propres certitudes sur le rapport homme/science/nature. Face à un tel bouleversement, les idées qui s’étaient consolidées au cours de cette longue période que nous appelons modernité se sont révélées fallacieuses et inadéquates. Les symboles et les croyances, laïcs ou religieux, ont été fortement influencés par la marche silencieuse d’un micro-organisme à la fois invisible et perfide. Comme accompagnés d’un interminable refrain, les débats télévisés ont longtemps été animés par des experts virologues, des médecins, des épidémiologistes, auxquels une même question, toujours latente, était posée : “que doit-on faire ?”, et immanquablement, la science, visiblement éplorée, dévoilait son impuissance et son incapacité à apporter des solutions immédiates et définitives.

 

Objectifs de l’appel à propositions

 

Dans l’incertitude généralisée, et ce au niveau mondial, l’expansion de la pandémie de COVID-19 a entraîné des changements significatifs en termes de restructuration des processus économiques et sociaux ; suivis, à l’échelle globale, de comportements fermés impliquant de limiter au maximum les contacts interpersonnels : pratiquement le blocage de la socialité comme elle était vécue jusqu’alors. Du point de vue économique, en référence au travail de Giovanni Arrighi sur les cycles capitalistes d’accumulation (1996), il semblerait presque que la pandémie représente un moment de rupture marquant la fin de ce qui fut un très bref XXIe siècle. Commencé au vingtième siècle, au milieu des années 1980, par l’affirmation (Reagonomics) des théories néo-libérales aux États-Unis d’Amérique et des politiques thatchériennes en Angleterre ainsi que par le tournant de la Chine de Deng Xiao Ping (Harvey, 2014), il se referme environ quarante ans plus tard. Durant ce laps de temps, l’hégémonie s’étant en définitive avérée polycentrique (Sassen, 1996) cède la place à un avenir incertain à l’intérieur duquel la pandémie pourrait représenter un point de rupture, plus précisément une crise révélatrice.

Les changements auxquels toutes les sociétés devront faire face ont certainement été provoqués par des facteurs sanitaires de nature exceptionnelle. Toutefois, ces perturbations viennent se greffer sur des économies déjà affaiblies et constamment traversées par des crises financières de plus en plus fortes et répétées (Gallino, 2011). Si avant la pandémie, les énormes bénéfices liés aux spéculations financières engendraient des crises récurrentes (net-economy, subprime, crises des dettes souveraines, etc.) dont il était de plus en plus difficile de se relever, suite au choc pandémique et de manière généralisée, les économies mondiales réussissent difficilement à retrouver des parcours connus afin de pouvoir mettre de nouveau en œuvre leur capacité productive et d’inverser la tendance fortement négative des indicateurs macroéconomiques. On assiste un peu partout à un important recul de la capacité de production et une chute vertigineuse des produits intérieurs libres, dont l’effet secondaire le plus évident est l’élimination substantielle de la force de travail dans les circuits de production (Sassen, 2016). Des millions d’emplois ne sont pas compatibles avec cette nouvelle situation et, en outre, deviennent impossibles par le risque sanitaire. L’ancienne structure de production devient excédentaire de par l’impossibilité de faire coïncider l’emploi actuel avec les valeurs préexistantes, face à une crise économique qui se manifeste de manière exacerbée et ayant été provoquée aussi bien par le blocage de la production que par les lourdes contraintes liées aux mesures nécessaires de prophylaxie sanitaire, de distanciation sociale et de recours à des formes alternatives d’emploi de la main-d’œuvre telles que le télétravail. En substance et tendanciellement à l’intérieur des différents secteurs économiques, on assiste à un certain besoin de récupération des valeurs économiques perdues à cause du confinement, et ce, à travers l’augmentation de la productivité lorsque cela est possible et la tentative d’externalisation des coûts sociaux destinés à replacer la force de travail (et la population) qui n’est plus nécessaire.

Aux États-Unis, les politiques libéristes de l’administration Trump estiment que le marché constitue le principal agent de régulation sociale, ce qui entraîne une évidente militarisation du territoire, l’apparition de formes de gouvernement de plus en plus sécuritaires, ce qui ne fait qu’augmenter les motifs de conflictualité sociale. Les économies européennes, par contre, tentent de résister au raz-de-marée grâce à des mesures expansives de type monétaire, élargissant de manière démesurée la base monétaire et remettant à plus tard la nécessité de faire coïncider la croissance économique et les déficits publics. Ces deux mesures, malheureusement, soulèvent des questions quant à la période de gestion politique et sociale que l’économie traverse, surtout en termes de gouvernance de la population excédente qui, soyons réalistes, n’aura aucune chance d’être réintégrée dans le monde du travail. Comme l’affirme Laurent Cordonnier dans le numéro de mai 2020 du Monde Diplomatique, cette crise ne ressemble à rien de connu dans l’histoire du capitalisme. Elle ne résulte ni d’un choc d’offre, dû à des entraves institutionnelles, technologiques ou provenant de la disponibilité insuffisante des facteurs de production, ni d’un effondrement soudain de la demande. Cette crise, selon Cordonnier, découle essentiellement de décisions souveraines qui ont conduit à mettre brutalement à l’arrêt des pans entiers de l’appareil productif.

À cette population marginale en soi et déjà confrontée à des difficultés économiques s’ajoutent de nouveaux sujets en difficulté tels que les victimes de restructurations des processus productifs, les travailleurs autonomes, ceux qui travaillent dans l’économie souterraine, et enfin la portion (difficilement quantifiable) de population porteuse saine de COVID-19, potentiellement en mesure de réalimenter de nouvelles vagues pandémiques : tous ces sujets ont immédiatement soulevé des problèmes d’accès à des ressources qui ne sont plus disponibles.

Bien que garantissant une gestion plus sereine des frictions sociales, les solutions et les aides financières dont on asperge la population ne sont en réalité que des remèdes immédiats mais faibles, des solutions à brève échéance ; de même, les formes d’intervention directe en économie, là où il s’avère nécessaire de diminuer le nombre d’employés sur les lieux de travail, auraient toutefois des effets positifs limités, alors qu’elles auraient habituellement participé à alimenter de vertueux circuits de croissance. Dans ce cadre, le virus entraîne une sorte d’asymptote fixant une limite infranchissable et ayant une influence sur les réponses apportées par les politiques publiques : la « 90% economy » dont parle The Economist dans son numéro du 2 mai 2020.

Toujours dans The Economist, on peut lire que le bureau central de statistiques des États-Unis enregistre, uniquement pour le mois d’avril 2020, une chute de 11,6% du Produit Intérieur Brut américain. On observe également des situations analogues en Europe. Un rapport de l’OCDE cité dans le Corriere della Sera du 10 juin, indique que le PIB italien pourrait subir une chute libre jusqu’à -14% en 2020. Mais c’est toute l’Europe qui est en train de payer le prix fort: L’Espagne, la France et la Grande-Bretagne perdront des quotas de production analogues, alors que l’Allemagne devrait limiter l’effondrement avec des pertes de produit estimées autour de 8%. Avec des scénarios de ce genre et des niveaux de dette publique qui s’envolent jusqu’à être multipliés par deux par rapport au début de l’année, le rôle des dépenses publiques est destiné à subir de continuelles tensions et on peut clairement imaginer que les plans pour combler les énormes déficits à taux croissant seront difficilement soutenables par des économies en récession : de longues périodes de mise en discussion ou de réduction des niveaux de couverture des systèmes liés à l’état social sont facilement prévisibles.

Le problème se posera au niveau de la gouvernance d’une structure sociale qui ne pourra vraisemblablement se fonder que sur une exposition inégale des causes de la vulnérabilité, (Bauman, 2005, 2006) et des facteurs de risque. Très probablement, des technologies politiques s’imposeront et s’empareront de manière différenciée des corps, de la santé, de la manière de se nourrir, de tout l’espace lié à l’existence (Foucault, 2004b, 2004a). D’un côté, une élite sera comprise au sein d’un processus productif immunisé, de l’autre, une humanité éventuellement sacrifiable (Agamben, 1997, 2003) à laquelle on demandera, sous conditions difficilement modifiables, d’endosser aussi bien la responsabilité des niveaux productifs que la nécessité d’éviter d’éventuelles contagions.

 

Ouvrir un débat devrait permettre de commencer à élaborer différents espaces de réflexion qui pourraient être répartis sur au moins quatre points :

  • L’analyse pourrait suivre une première direction concernant les impacts déjà visibles tels que l’augmentation des inégalités, le désordre social qui se manifeste et la dégradation des conditions de vie, surtout dans les banlieues et les quartiers en marge de la réalité urbaine.
  • Une seconde direction pourrait mener à l’observation de la capacité de réaction des différents systèmes sanitaires nationaux, surtout face à l’urgence et s’agissant de devoir faire front à des conditions particulièrement complexes, telle la gestion des personnes âgées dépendantes, particulièrement vulnérables face au virus.
  • La “distance” chez les jeunes générations pourrait synthétiser un troisième moment de réflexion. Des phénomènes tels que la distanciation sociale et la didactique à distance ont entraîné des changements nécessaires quant à l’organisation de la vie quotidienne. Quels impacts ont-ils eu sur les processus de croissance psychologique et sociale des étudiants ? Quels impacts peut-on déjà observer et quels sont ceux que l’on pourrait imaginer à l’avenir en cas de fermeture prolongée des écoles et des universités ? Quelles sont les différenciations rattachables aux niveaux socio-économiques et les corrélations avec les contextes d’origine ?
  • Un dernier point concerne la gestion des populations irrégulières que le confinement social pousse dans les limbes de l’invisibilité paradoxale. Déjà problématiques du point de vue des stéréotypes sociaux, les migrants qui vivent en marge de la régularité, d’un côté ne rentrent pas dans les procédures de prophylaxie destinées à lutter contre la pandémie et, de l’autre, s’avèrent essentiels pour les systèmes de production, surtout pour les activités nécessitant un emploi important de main-d’œuvre comme dans l’agriculture ou les secteurs économiques informels.

Il ne s’agit clairement que de quelques réflexions qui s’avèrent cependant nécessaires et urgentes pour un débat au sein de toutes les Sciences Sociales. On peut facilement imaginer que ce type de questions orientera le débat scientifique encore pour longtemps.

 

Bibliographie

Agamben G. (1997), Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, éd. du Seuil.

Agamben G. (2003), État d’exception, Paris, éd. du Seuil.

Arrighi G. (1996), Il lungo XX secolo Denaro, potere e le origini del nostro tempo, Milano, ed. Il Saggiatore.

Bauman, Z. (2005), La société assiégée, Paris, éd. du Rouergue.

Bauman Z. (2006), Vies perdues. La modernité et ses exclus, Paris, éd. Payot & Rivages.

Boucher M. (2015), Sociologie des turbulences : penser les désordres des inégalités (Recherche et transformation sociale), Paris, éd. l’Harmattan.

Foucault M. (2004a), Naissance de la biopolitique Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, éd. Gallimard-Le Seuil.

Foucault M. (2004b), Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France (1977-1978), Paris, éd. Gallimard.

Gallino L. (2011), Finanzcapitalismo. La civiltà del denaro in crisi, Torino, ed. Einaudi.

Harvey D. (2014), Brève histoire du néo-libéralisme, Paris, éd. Les Prairies ordinaires.

Sassen S. (1996), La ville globale – New York, Londres, Tokyo. Paris, éd. Descart et Cie.

Sassen S. (2016), Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, Paris, éd. Gallimard.

Wieviorka M. (2015), Retour au sens, Paris, éd. Robert Laffont.

Wieviorka M. (2020), Pour une démocratie de combat, Paris, éd. Robert Laffont.

 

 

Procédure d’évaluation des propositions de contributions

En lien avec la ligne éditoriale de la revue (voir présentation de la revue [http://www.sas-revue.org/]), les textes proposés doivent être originaux et ne pas avoir déjà fait l’objet d’une publication dans des revues. Néanmoins, à la condition qu’il demande l’accord préalable à la revue Sciences & Actions Sociales, l’auteur d’un article dans la revue SAS peut publier son article dans un ouvrage ou des actes de colloque à la condition de citer la source de première publication, c’est-à-dire la revue SAS.

 

Les propositions de contribution doivent respecter les recommandations aux auteurs présentées dans la rubrique : « proposer un article ». Ces propositions doivent être envoyées par courrier électronique au format .doc ou .rtf à l’adresse suivante : redaction@sas-revue.org au plus tard le 31 mars 2021. Un accusé de réception est alors adressé en retour. Les textes font l’objet d’une évaluation anonyme par trois lecteurs désignés au sein des comités de rédaction et scientifique de la revue. Sur la base de leurs évaluations, après une discussion de l’article au sein du comité de rédaction, une décision collective est prise : accepté en l’état, accepté avec modifications mineures, accepté sous réserve de modifications majeures, refusé.

 

Calendrier de l’appel à contributions

Les propositions d’articles sont à envoyer à redaction@sas-revue.org au plus tard le 31 mars 2021.

Les retours aux auteurs sont prévus pour le 30 avril 2021, pour une publication dans le numéro de mai 2021.

 

Plus d’informations : https://www.sas-revue.org/appels-thematiques/19-appels-a-contribution/appels-thematiques/194-appel-thematique-n-13

 

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