Programme des journées de travail sur le champ journalistique

Programme des journées de travail sur le champ journalistique

Quelle autonomie (de la sociologie) du champ journalistique aujourd’hui ?

 

 

Comité d’organisation

 

Informations pratiques

 

Les journées se déroulent au Centre Pouchet
59/61 rue Pouchet 75849 Paris cedex 17

  • Bus 66 : Arrêt La Jonquière
  • Bus 31 : Arrêt Guy Môquet ou Brochant-Cardinet
  • Métro ligne 13 : Station Brochant ou Guy Môquet
  • RER C : Station Porte de Clichy, sortie rue de la Jonquière

 

Ces journées de travail souhaitent faire le point sur le journalisme en tant qu’espace relativement autonome, structuré et structurant. Deux constats les motivent.

Tout d’abord le sentiment, fort, que la sociologie a, depuis quelques années, délaissé l’objet « journalisme » alors même que ce champ professionnel continue à jouer un rôle central dans les catégorisations du monde social et la perpétuation des inégalités qui le traverse. Dynamique dans les années 1990-2000, la sociologie du journalisme est aujourd’hui en perte de vitesse. Il nous paraît donc important de mobiliser à nouveau les sociologues sur l’étude du journalisme, voire des « médias » aussi problématique puisse être la définition ce terme.

A défaut, et c’est un second constat, ces objets sont abandonnés à des travaux sur les contenus médiatiques qui, dans une forme d’enfermement sur leurs propriétés internes (Champagne, 1989 ; Neveu, 2010), ignorent les structures, les agents qui les font tenir, les relations d’interdépendances entre l’espace de production et les autres champs (politique, économique, littéraire, sportif, scientifique…) ou la manière dont ces rapports déterminent ce qui est dit ou écrit par les journalistes (Benson, 2004). Ces analyses contribuent ainsi à alimenter un sens commun savant sur les mutations des médias « à l’ère numérique ».

C’est donc enfin pour évaluer sociologiquement les éventuelles recompositions du journalisme qu’il nous a semblé utile de se demander : Où en est le champ journalistique ? Où en sont les recherches sur le champ journalistique ? Dans le cadre des réflexions du Réseau Thématique 37 « Sociologie des médias » de l’Association française de sociologie (AFS), nous souhaitons rappeler la nécessité de nous positionner dans une sociologie générale, ce qui implique, par exemple, de penser le journalisme comme un espace historiquement et socialement situé pour saisir comment il travaille et est travaillé par les hiérarchies matérielles et symboliques entre les groupes sociaux.

Le programme des sessions s’inspire de celui esquissé par Pierre Bourdieu (Bourdieu, 1994) et ses contemporains (Champagne, 1991 ; ARSS, 1994, 2000).

La première session explore l’emprise réciproque entre les univers journalistique et politique. Rappelant les fondements de cette dépendance et ses évolutions, cette session interroge également, à partir de l’analyse de trajectoires sociales d’agents en politique, le poids des ressources médiatiques dans le jeu politique et, par ce biais, la place du journalisme dans les transformations du champ politique. Le concept de « capital médiatique[1] » et son articulation avec celui de champ, seront questionnés.a première journée porte sur « la double dépendance » (Champagne, 2016), à savoir sur les relations entre le journalisme et les champs politique et économique.

La deuxième session envisage les formes de l’emprise du marché sur le journalisme et en particulier les agents sociaux qui l’exercent, à commencer par les dirigeants de presse d’information politique et générale. En plus de se porter sur le marché de l’information, le regard se pose sur la formation au métier et la manière dont les investissements patronaux l’infléchissent. En prenant comme exemple les nominations dans l’audiovisuel extérieur, cette session montre également la voie pour éviter l’économicisme en envisageant la télévision non pas comme un espace uniquement structuré par le capital économique, mais comme un lieu également réglé par des logiques hautement politiques incarnées par les trajectoires des agents occupant des positions de pouvoir dans l’audiovisuel public.

La troisième session examine la morphologie de l’espace des journalistes en étudiant principalement leurs trajectoires sociales, leurs formations et leurs parcours professionnels. Les contributions reviennent sur la genèse du champ journalistique, l’état actuel de ses frontières incertaines et cherchent à caractériser ses principes de division interne. Que nous disent les données disponibles sur les professionnels de l’information et leurs carrières, de l’autonomie du champ journalistique ? Une attention est également portée aux coordonnées sociales, aux orientations politiques ainsi qu’aux styles de vie des journalistes. Il s’agit ainsi de discuter de la place du journalisme dans les rapports de pouvoir entre les classes sociales.a deuxième journée interroge la structuration interne du journalisme et la contestation (relative) des règles en vigueur dans cet espace.

La quatrième session explore les mécanismes sociaux qui sous-tendent les entreprises de contestation de la légitimité journalistique. Dans quelle mesure une sociologie du champ journalistique permet-elle de rendre compte des stratégies des agents qui en contestent les logiques dominantes de consécration ? Ces individus et groupes ont-ils des propriétés sociales, notamment en termes de capital économique, social et culturel, qui les prédisposent à s’engager dans des luttes pour la transformation des rapports de forces qui prévalent dans le champ journalistique ? Lesquels ont les moyens de convertir des ressources externes pour peser davantage dans les luttes internes ? Lesquels privilégient la construction d’espaces de contestation relativement protégés de la domination symbolique exercée par les agents mieux dotés en capitaux ?

Au-delà, il s’agira donc de s’interroger sur les conditions de possibilité d’enquêtes (sur le journalisme, l’édition, le divertissement, le cinéma,…) outillant, et outillées par, le concept de champ. Quels programmes de recherche et mutualisations possibles dans un contexte contraignant de course (forcée) à la publication et d’injonction à une interdisciplinarité propice à la diffusion d’analyses sur les médias dont les opérations de rupture avec le sens commun, à la base du métier de sociologue, sont parfois inabouties, voire même impensées ?’autres questionnements plus généraux serviront de fil conducteur aux échanges : Est-il encore pertinent de parler de champ journalistique alors que ses recompositions récentes suggéreraient sa dilution (Champagne, 2016) ? N’est-il pas plus heuristique d’appréhender le journalisme à partir d’une sociologie des champs de production culturelle de grande diffusion (Marchetti, 2012) restituant davantage l’allongement des chaînes d’interdépendances et les circulations entre les espaces (journalisme, animation, production…) ? Est-il envisageable de parler de « champ médiatique », unité d’analyse souvent utilisée dans le langage sociologique sans pour autant être discutée en profondeur ? Comment éviter le risque de la multiplication des champs, à l’image de la tendance des sciences sociales à « accumuler les capitaux » (Neveu, 2013) ?

 

 

Actes de la recherche en sciences sociales (1994), 101-102, L’emprise du journalisme.

Actes de la recherche en sciences sociales (2000),  131-132, Le journalisme et l’économie.

BENSON Rodney (2004), « Bringing the sociology of media back in », Political Communication, 21, p. 275-292.

BOURDIEU Pierre (1994), « L’emprise du journalisme », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 101, p. 3–9.

BOURDIEU Pierre (1996), Sur la télévision, Paris, Liber, Raisons d’agir.

CHAMPAGNE Patrick (1989), « Qui a gagné ? Analyse interne et analyse externe des débats politiques à la télévision », Mots, 20, p. 5-22.

CHAMPAGNE Patrick (1990), Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Les Editions de Minuit.

CHAMPAGNE Patrick (2016), La double dépendance. Sur le journalisme, Paris Raisons d’agir.

MARCHETTI Dominique (2012), Une sociologie relationnelle de la production des biens culturels de grande diffusion. L’exemple de l’information journalistique, Strasbourg, HDR en sociologie (dir.: Vincent Dubois), U. Strasbourg.

NEVEU Erik (2010), « L’apport de Pierre Bourdieu à l’analyse du discours. D’un cadre théorique à des recherches empiriques », Mots. Les langages du politique [En ligne], 94.

NEVEU Erik (2013), « Les sciences sociales doivent-elles accumuler les capitaux ? A propos de Catherine Hakim, Erotic Capital, et de quelques marcottages intempestifs de la notion de capital », Revue française de science politique, 63, p. 337-358.

 

Programme

Mardi 6 juin

 

8h45-9h : accueil

9h-9h30. Introduction des journées par les organisateurs

9h30-10h25. Conférence de Rodney Benson (New York University) : « Bourdieu and the Journalistic Field: its reception and impact across the world ».

Session 1. Journalisme et ORDRE politique : caractériser l’interdépendance

10h30-13h15. Session discutée par Annie Collovald (Université de Nantes, CENS)

  • Dominique Marchetti (CNRS, CESSP), « La production de l’information entre champs nationaux et espace transnational. Le cas de l’actualité ‘marocaine’ à l’étranger»
  • Eric Darras (Sciences-Po Toulouse, LaSSP), « Désordres journalistiques et ordre politique : continuités dans la rupture »
  • Jérémie Nollet (Sciences-Po Toulouse, LaSSP), « Que faire du capital médiatique ? Réflexions sur les usages et les critiques d’un concept trop peu travaillé »

Session 2. Les patrons des journalistes. Espace, trajectoires et stratégies

14h30-17h. Session discutée par Paul Lagneau-Ymonet (Paris-Dauphine, PSL Research University, IRISSO)

  • Julie Sedel (U. Strasbourg, SAGE), « Construire l’espace des dirigeants de presse d’information politique et générale en France»
  • Ivan Chupin (UVSQ, Printemps), « Les investissements patronaux dans la formation au journalisme »
  • Romain Lecler (ENS, Département des sciences sociales), « Quand champs des médias et du pouvoir se confondent. Les nominations dans l’audiovisuel extérieur »

Session-débat. Travailler Et Publier SUR lE champ journalistique : genèse et perspectives d’un programme de recherche

17h15-19h15. Débat animé par les organisateurs

  • Patrick Champagne (CNRS, CESSP), « Spécificités du champ journalistique»
  • Julien Duval (CNRS, CESSP), « Retour sur une tentative de construction statistique d’un sous-espace du champ journalistique »
  • Jérôme Berthaut (U. Bourgogne, Cimeos), Jean-Baptiste Comby (U. Paris 2, Carism ; CENS), Benjamin Ferron (UPEC, Céditec), Karim Souanef (U. Lille 2, UREPSSS), « Quelle autonomie de la sociologie du champ journalistique aujourd’hui ? »
  • Débat avec la salle

Mercredi 7 juin

 

9h-9h30. Accueil

Session 3. L’espace des journalistes : entre logiques de champ et rapports de classe

9h30-13h. Session discutée par Lise Bernard (CNRS, Centre Maurice Halbwachs)

  • Olivier Baisnée (Sciences Po Toulouse, LaSSP), « Ceci n’est pas un champ. A propos de l’espace social des hommes de presse français en 1880 »
  • Samuel Bouron (Paris-Dauphine, PSL Research University, IRISSO), « L’emprise des écoles de journalisme»
  • Géraud Lafarge (IUT de Lannion, CENS), « L’espace des étudiants en journalisme et leur devenir professionnel et social»
  • Antoine Machut (Université de Grenoble, PACTE), « La production d’un monde de l’information financière. Expliquer le maintien et l’exit des « journalistes financiers » à partir d’une analyse séquentielle».

Session 4. Contestations de la légitimité journalistique et subversion des règles du jeu médiatique

14h30-17h. Session discutée par Benjamin Ferron (UPEC/Céditec)

  • Sophie Noël (U. Paris 13, LabSIC/CESSP-CSE), « Les rapports entre édition de critique sociale et presse écrite : extension du domaine de la critique des médias»
  • Marie Neihouser (U. Laval, Groupe de Recherche en Communication Politique), « Les journalistes et le blogage : ou quand l’activité numérique renforce les écarts de position observables offline dans un champ professionnel»
  • Julien Salingue (U. Paris 8), « Quand militants, universitaires et journalistes s’associent pour critiquer les médias : le cas d’Acrimed »

Programme détaillé

 

Mardi 6 juin

 

8h45-9h. Accueil

9h-9h30. Introduction des journées par les organisateurs

9h30-10h25. Conférence de Rodney Benson (New York University) : « Bourdieu and the Journalistic Field: its reception and impact across the world ».

 

 

Session 1. Journalisme et ordre politique : caractériser l’interdépendance

 

10h30-13h15. Session discutée par Annie Collovald (Université de Nantes, CENS)

 

  • Dominique Marchetti (CNRS, CESSP), « La production de l’information entre champs nationaux et espace transnational. Le cas de l’actualité ‘marocaine’ à l’étranger »

Cette communication se propose d’analyser comment les logiques de l’espace national d’origine – ici le Maroc – pèsent sur la production de l’information transnationale de cet espace produite par les journalistes des grands médias transnationaux (agences de presse, télévisions d’information, etc.). Ce travail en cours met tout d’abord en évidence comment les dépendances politique, économique, etc. du Maroc à l’égard d’autres pays expliquent l’importance que les autorités accordent à l’image diffusée par les médias étrangers et, par conséquent, au travail des journalistes sur place. Ensuite, les propriétés spécifiques des champs politique et journalistique marocains, qui se caractérisent par une forte interpénétration et un fort contrôle de la parole autorisée sur les enjeux politiques centraux (la monarchie, l’intégrité nationale et la religion dominante), ont des effets sur les conditions de travail des correspondants et des agenciers, d’autant qu’ils sont pour la plupart de nationalité marocaine. Cette enquête s’appuie sur des entretiens avec des journalistes exerçant dans les grands médias transnationaux présents au Maroc et leurs principales sources d’information.

  • Eric Darras (Sciences-Po Toulouse, LaSSP), « Désordres journalistiques et ordre politique : continuités dans la rupture »

Si le champ politique se ferme toujours plus sur lui-même, le champ de l’information s’est éclaté offrant au personnel politique de nouvelles tribunes, notamment sur internet ou sur les chaînes d’informations continues. Il s’agirait alors d’un tournant historique puisque jusqu’aux années 2000, aucun parlementaire, aucun personnel politique de second rang n’accède en réalité significativement à « l’espace public » médiatique : « la visibilité des hommes politiques à la télévision est d’autant plus grande qu’ils occupent une position élevée dans le champ  politique », le temps et l’espace télévisuels s’avéraient réservés aux chefs de l’Etat et du gouvernement, aux principaux ministres et  leaders du principal parti d’opposition, « non à des hommes mais aux  positions éminentes qu’ils occupent : les invités politiques de la télévision ne sont pas des leaders politiques parce qu’ils sont médiatiques, mais à l’inverse, ils sont médiatisés parce qu’ils sont déjà des leaders politiques consacrés ». Par la grâce des nouveaux médias, la théorie des effets puissants des médias fait un retour académique en force. Une nouvelle filière de la carrière  politique – celle médiatique – aurait-elle émergée aux côtés des trois filières auparavant repérées par Daniel Gaxie ? Légitimations par les  élections locales, par les diplômes prestigieux et le parrainage d’un  grand homme ou par les ressources plus collectives du parti ou du  syndicat ? Si des évolutions significatives  apparaissent, dont l’extraordinaire montée en visibilité médiatique d’un parti pourtant non représenté à l’Assemblée Nationale, le FN, il semble plus prosaïquement pour le reste que l’on assiste à une énième adaptation du métier politique aux contraintes et évolutions  médiatiques sans que les logiques traditionnelles de sélection de l’élite du champ politique ne soient fondamentalement menacées.

11h30-11h45. Pause

 

  • Jérémie Nollet (Sciences-Po Toulouse, LaSSP), « Que faire du capital médiatique ? Réflexions sur les usages et les critiques d’un concept trop peu travaillé »

L’ambition de cette présentation est de redonner un peu de son épaisseur conceptuelle au concept de capital médiatique, en précisant son articulation à celui de champ journalistique, à rebours d’un usage relâché et routinier qui se révèle logiquement faiblement heuristique. Pour ce faire, elle revient d’abord sur la genèse de ce concept, en rappelant l’usage qui est fait dans les travaux de Patrick Champagne et Dominique Marchetti pour rompre avec une vision substantialiste de la visibilité dans et par le champ journalistique. Puis elle décrit le déplacement des questionnements opéré par l’appropriation du concept dans l’espace académique anglophone (Nick Couldry, Aeron Davis), qui mettent en question les rendements politiques du capital médiatique, en cherchant notamment à caractériser l’espace social dans lequel il est efficient, ce qui permet de penser les relations entre champs politique et journalistique. La présentation fait ensuite le point sur les vives critiques qu’a reçu le concept, à la suite notamment (mais pas exclusivement) de la salutaire mise au point d’Erik Neveu sur le concept de capital, en 2013. Pour finir, la présentation esquisse quelques perspectives pour tenter de dépasser les difficultés soulevées concernant les composantes de cette forme de capital ou le marché sur lequel il produit des rendements. En réinsérant le concept de capital médiatique dans le système notionnel dans lequel il fonctionne (champ, habitus, illusio, nomos, etc.), il s’agit au final de le rendre générateur de problèmes et de problématiques, et donc de se donner les moyens théoriques de penser la place que tient le champ journalistique dans les rapports sociaux, et, plus particulièrement, dans ceux constitutifs des activités politiques.

13h15-14h30. Pause déjeuner.

 

 

Session 2. Les patrons des journalistes. Espace, trajectoires et stratégies

 

14h30-17h. Session discutée par Paul Lagneau-Ymonet (Paris-Dauphine, PSL Research University, IRISSO)

 

  • Julie Sedel (U. Strasbourg, SAGE), « Construire l’espace des dirigeants de presse d’information politique et générale en France »

 

Alors que la sociologie française a produit une littérature féconde sur le patronat français et les élites, il existe peu de recherches sur les dirigeants de presse. Lorsque c’est le cas, ces travaux s’intéressent davantage aux journalistes jouissant de prestige et de notoriété qu’aux administrateurs et « managers », pourtant nombreux à la direction d’organes de presse. Cette (quasi) absence contraste avec la centralité de ce personnel dans la chaîne de production de l’information. À travers l’étude des positions de pouvoir dans la presse d’information politique et générale, on se propose de saisir par le haut les logiques de légitimation de ce secteur, en France. Quelles sont les ressources et le type de capital qu’il importe de détenir pour devenir dirigeant de presse ? Comment circule-t-on à l’intérieur des institutions de presse et en dehors ? Que nous indiquent ces éléments sur la structuration de cet espace professionnel et ses relations avec les autres sphères de pouvoir (politique, économique, intellectuel, étatique) ?

 

  • Ivan Chupin (UVSQ, Printemps), « Les investissements patronaux dans la formation au journalisme »

 

Cette contribution se propose d’analyser la progressive mise au pas gestionnaire de l’univers de la formation des journalistes à la fin des années 1990. Les transformations du champ des écoles de journalisme réfractent les reconfigurations plus générales qui affectent l’ensemble du champ journalistique et le conduisent à une distanciation plus poussée vis-à-vis de l’Etat au profit de la recherche exclusive de rentabilité financière. Dans l’espace des écoles reconnues par la profession, le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) constitue un cas typique pour observer les transformations des relations entre patronat, Etat et instances syndicales. Au gré des dépôts de bilan successifs du CFPJ, à la fin des années 1990, on assiste à une modification des régulations traditionnelles de l’espace des formations. Á un système géré par le paritarisme et la collaboration entre représentants des organes de presse, se substitue une reprise en main par les seuls patrons puis une reprise en gérance par un spécialiste de la vente de formation aux entreprises extérieure au secteur. C’est cette mutation que nous nous proposons d’interroger en essayant de comprendre comment les crises financières que traverse le Centre produisent, par à-coups, l’irréversibilité de l’avènement d’un nouveau modèle entrepreneurial de formation.

 

  • Romain Lecler (ENS, Département des sciences sociales), « Quand champs des médias et du pouvoir se confondent. Les nominations dans l’audiovisuel extérieur »

 

Le cas des nominations des patrons de télévisions transnationales françaises entre 1984 et 2012 illustre la forte dépendance du secteur à l’égard du pouvoir politique. Elles révèlent en effet une opposition durable, au sein d’un petit groupe de dirigeants, entre haut-fonctionnaires et managers. Au fil des nominations successives, des rapports publics et des scandales qui les ont ponctuées, mais aussi des évolutions administratives auxquelles elles se sont superposées, cette opposition a été durcie le long de clivages partisans, idéologiques et institutionnels, recoupant deux interprétations rivales de l’audiovisuel extérieur : l’une de gauche, plus diplomatique et culturelle, autour de TV5 ; l’autre de droite, centrée sur la France et l’information continue, autour de France 24 et son ancêtre Canal France International.

 

17h-17h15. Pause.

 

 

Session-débat. Travailler Et Publier SUR lE champ journalistique : genèse et perspectives d’un programme de recherche

17h15-19h15. Débat animé par les organisateurs

  • Patrick Champagne, « Spécificités du champ journalistique »

 

Pour comprendre les attitudes contrastées et récurrentes dont les journalistes,  hier comme aujourd’hui, sont l’objet – si l’on reconnaît, par exemple, que la presse est un « rouage essentiel » du régime démocratique, on dénonce, dans le même temps, leur « absence d’objectivité », une hiérarchisation contestable de l’information, etc. – il faut considérer la spécificité du champ journalistique qui s’est historiquement construit à l’intersection de trois champs dont les logiques sont en partie incompatibles, soit le champ politique (avec la période révolutionnaire la presse est d’abord une presse politique d’opinion au service des citoyens), le champ économique (avec l’industrialisation de la presse à la fin du 19ème siècle, celle-ci devient une marchandise pour des consommateurs) et le champ intellectuel (avec la création des codes de déontologie et des écoles de journalisme la presse se professionnalise et est censée informer factuellement le public). Le champ journalistique d’aujourd’hui est le produit de ce positionnement tripartite qu’il doit intégrer, la production de l’information pouvant être analysée comme la résultante du type de configuration, variable selon les supports, qui s’instaure à un moment donné par rapport à ces trois champs.

  • Julien Duval (CNRS, CESSP), « Retour sur une tentative de construction statistique d’un sous-espace du champ journalistique»

 

Un outil que P. Bourdieu a utilisé dans ses études de champs est l’analyse des correspondances. Il a été relativement peu utilisé dans les travaux sur le journalisme et cette communication voudrait essayer d’apporter quelques éléments de réponse à la question de savoir à quelles conditions on pourrait aujourd’hui essayer d’objectiver, à l’aide de cet outil statistique, l’état des grands rapports de forces dans le champ journalistique. On prendra pour point de départ une analyse des correspondances réalisée à la fin se années 1990 sur les médias français traitant de l’information économique et l’on essaiera de mobiliser quelques éléments de généralisation et d’actualisation.

  • Jérôme Berthaut (U. Bourgogne, Cimeos), Jean-Baptiste Comby (U. Paris 2, Carism ; CENS), Benjamin Ferron (UPEC, Céditec), Karim Souanef (U. Lille 2, UREPSSS), « Quelle autonomie de la sociologie du champ journalistique aujourd’hui ?»

 

Les études contemporaines du journalisme semblent avoir délaissé l’ambition de tenir ensemble les explications micro et macro sociologiques des logiques de production de l’information. Si entre les années 1990 et 2000, au moins deux générations de sociologues ont montré tout l’intérêt heuristique de penser conjointement les pratiques des journalistes avec leurs positions dans un champ de production, ce programme de recherche semble s’essouffler depuis la fin des années 2000. En nous interrogeant sur le devenir théorique, empirique et politique de la sociologie du journalisme, nous souhaitons soumettre à la discussion une série de facteurs susceptibles d’expliquer la perte d’autonomie de la sociologie du champ journalistique. A partir de là, il pourra s’agir de réfléchir ensemble aux conditions et enjeux d’un retour à des analyses du journalisme soucieuses de satisfaire aux exigences du métier de sociologue.

 

Mercredi 7 juin

 

9h-9h30. Accueil

 

Session 3. L’espace des journalistes : entre logiques de champ et rapports de classe

 

9h30-13h. Session discutée par Lise Bernard (CNRS, Centre Maurice Halbwachs)

 

  • Olivier Baisnée (Sciences Po Toulouse, LaSSP), « Ceci n’est pas un champ. A propos de l’espace social des hommes de presse français en 1880 »

 

Cette communication se propose d’étudier les conditions selon lesquelles on peut étudier dans les termes de la sociologie des champs un espace social qui n’en est pas encore un. L’énorme privilège d’une approche en termes de sociologie historique du journalisme est de connaître, a priori, l’histoire telle qu’elle est advenue. Le pendant fâcheux de cet avantage primordial peut être de vouloir soumettre anachroniquement les faits historiques à l’emporte-pièce conceptuel et de faire advenir un champ journalistique d’ores et déjà constitué dès le 19ème siècle (Jean Chalaby) voire la fin du 18ème siècle (Jeremy Popkin). Le fait que la réalité empirique s’éloigne de ce que désigne le concept de champ ne doit pas empêcher de penser dans ses termes. Au contraire, elle invite à repérer et à donner chair empirique non pas aux « signes annonciateurs » mais bien plutôt aux logiques (hautement hétéronomiques) qui gouvernaient cet espace. Pour ce faire on présentera la démarche empirique et analytique d’une enquête en cours qui envisage de réaliser une prosopographie quantitative des hommes de presse à la Belle Epoque.

 

  • Samuel Bouron (Paris-Dauphine, PSL Research University, IRISSO), « L’emprise des écoles de journalisme »

 

Parmi les transformations de la morphologie du journalisme ces trente dernières années figure notamment l’augmentation de la proportion de titulaires de la Carte de presse diplômée d’une école qui tend à préparer spécifiquement à embrasser la profession dans son ensemble, au-delà de ses fragmentations internes. Les étudiants sont donc formés, surtout dans les écoles les plus sélectives scolairement et socialement, à devenir des journalistes « généralistes », capables en théorie d’exercer dans n’importe quel média, quelle que soit sa ligne éditoriale. Ces formations spécifiques favorisent la logique des médias omnibus, où l’on s’adresse au plus grand nombre en s’efforçant de « rassembler » le public plutôt que de produire des clivages. Pour expliquer la correspondance entre les transformations de l’espace des écoles et celles du champ journalistique, cette communication mobilisera des données sur les façons de sélectionner et de former les étudiants, ainsi que sur les différents modes d’insertion sur le marché du travail et sur les principales oppositions dans les styles de vie des diplômés.

 

  • Géraud Lafarge (IUT de Lannion, CENS), « L’espace des étudiants en journalisme et leur devenir professionnel et social »

 

En nous appuyant sur une enquête longitudinale sur les étudiants d’école de journalisme « reconnues » et leur devenir social et professionnel basé sur des données tirés d’un questionnaire et d’entretiens, nous avons cherché à objectiver les conditions sociales de possibilité de l’entrée dans la profession de journalistes, du maintien dans cet espace et d’accès aux différentes positions qu’il offre. Ainsi nous avons été en mesure de construire l’espace des formations en journalisme tel qu’il est saisi par les propriétés de leurs étudiants et par leurs insertions professionnelles et constater leur relative homologie. En passant de l’échelle des écoles à celles des individus, il apparaît que les débouchés des différentes écoles retraduisent dans une large mesure les différences relatives aux propriétés de leurs étudiants. Tout autant qu’à une sociographie d’une fraction particulière de la population des journalistes, c’est à l’étude des principes de division et de hiérarchisation du champ journalistique que nous contribuons par ce travail.

 

11h-11h15. Pause

 

  • Antoine Machut (Université de Grenoble, PACTE), « La production d’un monde de l’information financière. Expliquer le maintien et l’exit des « journalistes financiers » à partir d’une analyse séquentielle »

 

La déréglementation et l’internationalisation des marchés financiers depuis les années 1970 a redonné des couleurs au journalisme financier, historiquement entaché d’une réputation de vénalité. De nombreux journalistes ont été attirés dans des titres de presse financier, et dans les nouvelles rubriques financières et boursières des journaux généralistes. Pour autant, fait-on carrière dans le journalisme financier ? Une analyse statistique de la carrière de certains d’entre eux permet de mesurer que seule la moitié d’entre elles durent dans le journalisme financier, sans toutefois converger vers une situation semblable. Un phénomène « d’exit » vers la finance est observable, qui concerne environ 20 % des carrières. Ces phénomènes d’exit et de maintien relatif sont liés statistiquement à la formation suivie, au genre et à l’état du marché du travail. La phase d’euphorie boursière comme la bulle internet a par exemple attiré des individus vers le journalisme financier. En nous intéressant cette fois aux événements qui conduisent à l’exit, identifiés grâce aux entretiens biographiques menés avec une trentaine d’individus, nous faisons l’hypothèse que les vocations journalistiques (on pourrait dire le « goût » du journalisme) résistent paradoxalement mieux à un « exit » dans la communication financière qu’à un maintien durable dans le journalisme financier.

 

13h-14h30. Pause déjeuner.

 

 

Session 4. Contestations de la légitimité journalistique et subversion des règles du jeu médiatique

 

14h30-17h. Session discutée par Benjamin Ferron (UPEC/Céditec)

 

  • Sophie Noël (U. Paris 13, LabSIC/CESSP-CSE), « Les rapports entre édition de critique sociale et presse écrite : extension du domaine de la critique des médias »

 

La remise en cause par les (petits) éditeurs indépendants des modalités d’évaluation de leurs ouvrages par la presse écrite est devenue un lieu commun de la critique des médias en France, et un sujet de controverse dépassant largement le microcosme éditorial. Au-delà de la dénonciation des pratiques de « copinage » et de soumission des critiques aux verdicts du marché, la censure de certains ouvrages au contenu politique est également pointée du doigt par les éditeurs, dans un contexte de concurrence exacerbée entre maisons d’édition. Afin d’objectiver les relations entre les médias de la presse écrite et le secteur de l’édition, une recherche quantitative a été menée à partir des recensions de la production d’une trentaine d’éditeurs de critique sociale dans cinq grands titres de la presse généraliste sur une période de deux ans (2005-2006). Cette étude, complétée par des entretiens avec les éditeurs concernés, permet d’évaluer le rapport de force  entre une frange marginale du champ éditorial et les médias, ainsi que les critères de sélection implicites des journalistes chargés des rubriques « livres » de la presse écrite.

 

  • Marie Neihouser (U. Laval, Groupe de Recherche en Communication Politique), « Les journalistes et le blogage : ou quand l’activité numérique renforce les écarts de position observables offline dans un champ professionnel »

 

Nous proposons ici d’analyser l’impact du blogage des journalistes sur leur activité et leur position dans leur champ professionnel. A l’aide d’un panel considéré comme exhaustif des blogs politiques tenus par des journalistes en France, des réponses de ces journalistes à un questionnaire en ligne et de différents entretiens avec eux, nous démontrons que le blogage peut avoir un effet totalement contraire selon la position hiérarchique du journaliste dans son champ professionnel. En effet, alors qu’il permet aux journalistes les plus établis de s’autonomiser toujours plus par rapport à leur média d’appartenance et même d’opérer une certaine « patrimonialisation » de leur public, le blogage ne fait qu’accentuer la précarisation des journalistes les plus jeunes et les moins intégrés.

 

  • Julien Salingue (docteur en science politique), « Quand militants, universitaires et journalistes s’associent pour critiquer les médias : le cas d’Acrimed »

 

L’association Acrimed (Action-Critique-Médias) est née en 1996 du constat partagé par des militants, des universitaires et des journalistes, de la nécessité de constituer un observatoire des médias proposant une critique « indépendante, radicale et intransigeante ». 20 ans plus tard, Acrimed est installée dans l’espace de la critique des médias et tente d’allier analyse des contenus, des conditions de production de l’information et des modalités d’appropriation des médias. Au sein d’un espace de plus en plus concurrentiel, Acrimed propose ainsi une critique singulière, qui revendique une dimension politique tout en s’appuyant sur les outils des sciences sociales, dans un rapport d’intériorité/extériorité avec le champ journalistique lui-même.

 

 

[1] Journées d’étude « Un capital médiatique ? Usages et légitimation de la médiatisation en politique », organisée par Compol-AFSP, Sciences-Po Toulouse, septembre 2016.

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