27 Oct Liberté et émancipation dans les parcours ?
Tours – 6 – 9 juillet 2027
Liberté et émancipation dans les parcours ?
Guidée par le souci de rendre compte des dynamiques des vies humaines, la sociologie des parcours et
du parcours de vie n’a cessé de placer au centre de ses interrogations la question des libertés et formes
d’émancipation qui s’y jouent.
Ainsi, dans les travaux pionniers de Elder (1974) puis de Lalive d’Epinay (2012) et Cavalli (2007), les
dimensions de contraintes et d’agency apparaissent comme les éléments clés d’un paradigme se
proposant d’interroger le modelage culturel des vies comme fabrique des parcours de vie à l’articulation
de contraintes et ressources, de l’agency et d’effets d’âge, de cohorte et de génération. Dans les
formulations plus spécifiquement sociologiques de l’école de Brême (Heinz et Marshall, 2003), le
parcours de vie se décrit et analyse comme une institution historique mettant au centre, pour la période
moderne, l’État social, les dynamiques d’institutionnalisation de la famille et de l’emploi, l’âge
chronologique de l’État-civil et, plus largement, une logique d’individualisation allant croissante au fil
du temps (Burnay, 2022 ; Négroni, 2022). Dans ce cadre, la question de l’émancipation et de
l’individualisation apparait comme une dimension essentielle mais, en tant que telle, peu thématisée de
l’institution du parcours de vie.
L’institution forte du parcours de vie qui se met en place à partir du 19e siècle met au centre l’âge
chronologique comme opérateur d’une distribution réglée dans des institutions disposées dans les vies et
existences. Dans le cadre de cette police des âges (Kohli, 1986) qui se généralise au 20e siècle, l’école,
l’emploi salarié, la famille conjugale, les retraites sont au centre d’un modèle ternaire et institutionnalisé
d’organisation de l’existence au caractère fortement ambivalent. D’un côté, en effet, cette
institutionnalisation porte une émancipation et une liberté nouvelle en même temps que relatives par
l’école, l’emploi, la maîtrise de la fécondité, les retraites. De l’autre, loin de les faire disparaître,
l’émancipation et la liberté que permet cette institutionnalisation se traduisent par une reformulation
normative. Que ce soit sous la forme d’un impératif de réussite scolaire ou d’un accomplissement par et
dans le travail, mais aussi, pour les femmes, celui d’une conciliation de la carrière et de la « vie de
famille » ou celui du contrôle de la fécondité, ces normes viennent peser fortement sur les « choix » et
limiter les possibles de l’émancipation promise. De manière paradoxale, l’institutionnalisation du
parcours de vie crée également les conditions de l’émergence d’une figure nouvelle : celle de l’individu
autonome, en charge de la conduite de son existence, lequel va venir se placer au centre d’un parcours
de vie différemment institué. Le projet et le contrat deviennent ainsi les dispositifs clés d’un
gouvernement des vies qui suppose chez les individus une activité réflexive de justification de leurs
demandes.
Dans ce cadre émergeant d’organisation des vies et existences d’individus, la question des libertés et de
l’émancipation prend une dimension nouvelle à partir des années 1990 puisqu’elle n’est plus seulement
celle d’une émancipation et liberté à gagner contre ou avec l’institution mais celle de ce qui se joue dans
des institutions plus faibles et devant être performées, comme choix, décision, engagement, etc., et dont
le caractère reste fondamentalement incertain (Levilain, 2025 ; Levilain & al., 2026). Quelle liberté de
contracter lorsque le contrat conditionne l’accès à une prestation ? Que formuler comme projet dans desvies sous contraintes ? Comment tenir, dans des vies liées, l’exigence de laisser l’autre libre, au risque
de porter atteinte à sa propre liberté ? Dans cette perspective, la question de la liberté et de l’émancipation
apparaît au centre d’une investigation sociologique de leurs modalités pratiques et d’une interrogation
plus générale sur un parcours de vie qui peut être plus « individué » sans pour autant être le fait
d’individus parfaitement autonomes, indépendants de toute institution et sans attache.
C’est ce que montrent de nombreux travaux sur les dispositifs du parcours : les parcours de vie sont
aujourd’hui cadrés par de nombreux dispositifs d’action publique qui, tout en enjoignant de fluidifier les
parcours et d’éviter les ruptures, étendent le champ d’une régulation et d’un gouvernement des vies
(colloque du RT22 à venir les 1er et 2 avril 2027). Biographies, plateformes, séquentialisation et mise en
crédits des prises en charge et interventions deviennent ainsi les éléments d’une régulation et d’un
gouvernement des vies empruntant à des formats nouveaux de justification par l’exposé de soi, la
justification de ses demandes (par le projet ou le contrat) et le qualcul des possibles (Levilain & al.,
2026).Dans ce cadre d’une injonction à l’agency, la question de la liberté et de l’émancipation se
reformule puisqu’elle se joue désormais dans le format nouveau d’une injonction à être un individu, à
formuler des projets bien qualculés et qui, conduisant bien son existence, devient responsable de celle-
ci devant les institutions. Enfin, en deçà des dispositifs d’action publique et des trajectoires dessinées par
les institutions, la question de la liberté et de l’émancipation se joue aujourd’hui dans les logiques
bifurcatoires qui peuvent s’observer dans certains parcours de vie face aux transformations du monde.
C’est ce que se proposent d’interroger les axes de l’appel.
Axe 1 : Des projets alternatifs à l’épreuve des conversions dans les parcours
Penser l’autonomie à l’aune de projets et d’initiatives émancipatoires revient à questionner la place de
ces notions en regard des parcours. L’autonomie est aujourd’hui promue non plus en référence à une
égalité de situation, mais en termes de liberté d’action. La valorisation de l’autonomie dans les discours
politiques, le travail, le droit, par les institutions, nous amène à questionner cette notion polysémique
(Jouan & Laugier, 2009) qui renvoie à la capacité d’élaborer ses propres règles dans un contexte social
donné (Terssac (de), 1992), à faire face aux auto-contraintes ou hétéro-contraintes (Elias, 1969) qui
caractérisent les tensions entre individus et société. « La cité par projets » (Boltanski & Chiapello, 2011)
et la résurgence d’un capitalisme qui se nourrit de l’empowerment du sujet sont bien là : l’avenir
individuel ne peut se concevoir qu’à l’aune de la production d’un parcours et de choix. Or le projet est-
il toujours émancipateur quand les personnes sont placées dans des contraintes et incitations constantes ?
Si la sociologie des parcours s’intéresse aux conversions, qu’elles soient professionnelles (Négroni,
2023), religieuses (Le Pape, 2015) ou encore politiques et environnementales (Daviere, 2027; Cary &
Rodriguez, 2022) la conversion y est alors préférentiellement analysée comme un processus au cours
duquel un changement de monde (de pratiques, de représentations et de positions) s’opère, à l’origine
d’effets plus ou moins différenciés selon les ressources, les contextes et configurations sociales dans
lesquelles les individus sont inscrits et s’inscrivent.
L’hypothèse de cet axe est que certaines conversions peuvent être associées à la recherche de formes de
vie, de travail ou de sociabilité alternatives, pensées par les individus comme des manières de s’affranchir
de certaines contraintes ou de se rapprocher d’un idéal de vie (Samak, 2021). Il s’agit alors d’étudier les
motifs mobilisés et les valeurs associées à ces projets, ainsi que les raisons qui conduisent les individus
à engager une conversion.
Une attention particulière sera portée aux conversions écologiques, qui constituent un cas privilégié pour
interroger les tensions entre les projets alternatifs et les contraintes sociales. Ces conversions peuvent en
effet être investies comme des projets d’émancipation, mais leur mise en œuvre confronte les individus
à des contraintes économiques, professionnelles, familiales ou relationnelles susceptibles de transformerles aspirations initiales qu’il s’agit de décrire et d’analyser.
Dans cet axe, nous nous posons donc les questions suivantes : quelles aspirations et quels projets
alternatifs conduisent à engager une conversion ? Quelles conditions participent à freiner ou à bloquer
une conversion ? En particulier, dans quelle mesure les effets correspondent-ils aux attentes, et quels
décalages ou effets inattendus font-ils apparaître ? Comment ces expériences conduisent-elles les
individus à poursuivre ou réorienter leur conversion ?
Axe 2 : Parcours d’émancipation individuels et collectifs au prisme de rapports sociaux multiples
Les processus d’émancipation dans les parcours de vie ne prennent pas toujours la forme d’une
conversion, ils peuvent aussi se jouer dans une prise de distance par rapport aux places assignées. Un
volume croissant de travaux contemporains portant sur les mobilités sociales mobilise la notion de
parcours pour aider à penser leur dimension processuelle : ils cherchent souvent à interroger la forme
que prennent ces mobilités (sont-elles brutales ? sont-elles progressives ?) et la nature des régulations
sociales qui les sous-tendent (quelles institutions les encadrent ? de quelle marge de liberté disposent les
acteurs ?). Au-delà des mobilités de classe, ces travaux interrogent aussi volontiers des déplacements au
sein des catégories structurées par d’autres rapports sociaux, comme le genre, l’âge et la race, à partir des
réflexions nourries par exemple sur les transitions de genre (Boulet, 2024), sur les mobilités
géographiques des jeunes racisés (Marmié, 2025) ou encore sur les biographies sexuelles (Ravier, 2025).
En mobilisant les outils théoriques de la sociologie des parcours, ces travaux révèlent l’agentivité des
acteurs sociaux vis-à-vis de leur position sociale (de classe, de genre, de race, etc.) et de sa
transformation. Ils permettent aussi d’interroger les conditions sociales de cette agentivité : quelles
ressources sociales suppose-t-elle ? Quelles sont les conditions sociales dans lesquelles elle s’exerce ?
En retour, au regard des objets qu’ils investissent, ces travaux révèlent l’intérêt analytique d’autres
notions peu mobilisées historiquement par la sociologie des parcours. En particulier, la notion de passing
permet de penser le travail que les individus réalisent pour faire basculer les assignations dont ils font
l’objet (Bosa, Pagis & Trepied, 2019). Elle permet de mettre en lumière, en d’autres termes, la
multiplicité des jeux interactionnels qui font les parcours des individus depuis le bas.
Au-delà de ce regard porté sur les parcours individuels, il s’agit aussi d’interroger les processus
d’engagement des individus au cours de leur vie et les résistances collectives développées face aux
rapports de domination. Comment les positions sociales des individus mais aussi les mobilités en leur
sein construisent des engagements probables ou plus improbables au cours des vies (Dunezat, 2009) ?
Comment les collectifs de lutte enfantistes, féministes, LGBTQI+ ou antiracistes parviennent-ils à
favoriser des processus d’émancipation individuelle et collective tout en reproduisant parfois des rapports
de domination dans leurs modalités d’organisation (Robin, 2026) ? On pourra s’intéresser à la fois aux
« passeurs » qui favorisent la circulation des ressources d’une position sociale à une autre, mais aussi
aux logiques institutionnelles qui reproduisent des rapports de domination.
Dans la continuité de ces réflexions, le RT22 appelle des communications qui mobilisent les outils
théoriques de la sociologie des parcours pour penser des mobilités sociales multiples et articulées, et s’en
servent pour saisir des tensions entre normativité et agentivité. Les analyses relatives aux jeux d’échelle
entre émancipation individuelle et collective retiendront aussi particulièrement l’attention : à quelles
conditions ces collectifs de lutte parviennent-ils à construire des utopies concrètes pour les groupes
minorisés en question ? Quels sont les effets temporaires ou durables des dispositifs d’engagement sur
les mobilités sociales des individus engagés ?Axe 3 : Des parcours de vie impactés par la restriction des libertés académiques (session croisée
avec le RT 26)
L’axe 3 interrogera ce que la restriction des libertés académiques, et plus largement des conditions de
travail des chercheurs, fait au parcours de vie. Il s’intéressera notamment aux à celles et ceux qui voient
leur terrain ou leur objet de recherche se refermer dans des contextes de remise en cause de leurs libertés
académiques ou d’impossibilité d’exercer leur métier dans leur lieu résidence, du fait de contexte de
guerres, de conflits ou encore de crises environnementales. Il visera à analyser les programmes (comme
les programmes PAUSE, SAFE, MSCA4Ukraine …) mis en place par l’Union Européenne, les États, les
centres de recherche et les universités pour accueillir ces chercheurs dont les libertés académiques sont
enfreintes ou qui sont dans l’impossibilité d’exercer, en interrogeant leurs effets sur les cours de vie des
individus concernés mais aussi sur les processus de production de connaissance.
Quels sont les acteurs au cœur de ces programmes ? Quels intérêts convergents ou divergents
poursuivent-ils ? Comment ces programmes de remédiation façonnent et transforment les cours de vie
avec quels effets sur les reconfigurations familiales, l’évolution des objets de recherche, mais aussi sur
les possibilités de retour ? Quels sont les effets de ces programmes sur la circulation et la production des
connaissances ? Conscients qu’un champ de recherche structuré n’existe pas nécessairement sur ces
questions, nous accepterons les communications réflexives de personnes concernées par ces programmes
ou les ayant mis en œuvre. Comment ces événements du parcours de vie jouent-ils sur la manière de
relationner ?
Axe 4 : Varia
Des communications ne se situant pas dans l’appel général ou les axes développés par le RT 22 mais qui
convoquent la question du parcours de vie ou du parcours pourront être étudiées en varia.
Éléments pratiques
Les propositions de communications d’une taille maximale de 3500 mots, précisant le titre, le nom de
l’auteur, sa fonction, son email, la méthodologie, la problématique, le cadre théorique, des éléments de
résultat et 5 mots clés, sont à poster sur le site du réseau 22 de l’AFS avant le 15 janvier 2027.
Les propositions seront évaluées en double aveugle par deux membres du bureau du RT 22 et seront
discutées collectivement par les membres du bureau du RT 22 lors d’une session commune.
Une réponse sera apportée mi-février aux auteurs et le programme définitif de l’appel sera posté en avril.
