Les 15 à 20 heures d’activités dans le Contrat d’engagement jeune : un changement d’environnement pour les conseillères en Missions locales ?
Le Contrat d’Engagement Jeune est un dispositif héritier de la Garantie Jeune qui s’adresse aux jeunes de moins de 25 ans, mis en œuvre au sein des agences Pôle Emploi/France Travail et surtout des Missions locales depuis mars 2022. En échange d’une aide monétaire à peu près équivalente au RSA, les jeunes s’engagent à effectuer 15 à 20 heures d’activités hebdomadaires en vue de définir un projet professionnel et accéder à l’emploi, ce qui apparaît comme une préfiguration de la « loi pour le plein emploi » du 18 décembre 2023. Cette communication prend appui sur une évaluation qualitative du CEJ (2023-2025) financée par la DARES, portée par une dizaine de chercheur·ses rattaché.es au CEREQ et au CURAPP-ESS. Dans le cadre de cette enquête collective multisituée sur 8 territoires de France hexagonale et ultra-marine, plus de 200 entretiens (conseillères France Travail et des missions locales, jeunes usager·es, personnel de direction, DDETS, etc.) et une cinquantaine d’observations ont été menés (entretiens de suivi, ateliers collectifs, etc.). Une enquête pour reconstituer la genèse du CEJ a également été réalisée, avec des entretiens auprès de divers acteurs ayant réfléchi à la conception et la mise en œuvre du dispositif, ainsi qu’une analyse de la littérature grise. Dans cette communication, nous nous demanderons dans quelle mesure l’introduction de cette injonction à l’activation de 15 à 20 heures par semaine est-elle le marqueur d’une transition entre politiques de Workfirst (Erhel et Gautié, 2018) et politiques de Workfare (Peck, 1998) ? Sommes-nous face à une politique qui fait du travail une contrepartie aux aides sociales ? Le flou entretenu autour des termes d’« activité », de « travail », de « mobilisation » et d’« accompagnement » contribue en effet d’une part à créer un consensus autour du programme, et d’autre part laisse une marge d’interprétation aux opérateurs des politiques d’insertion et aux acteur·ices de terrain sur ce que recouvrent ou devraient recouvrir ces 15 à 20 heures. Cependant, si le CEJ ne constitue pas à proprement parler une rupture (plutôt un renforcement du contrôle) pour les publics, dans quelle mesure l’obligation de rendre compte de 15 à 20 heures d’activités hebdomadaires modifie-t-elle le quotidien des professionnelles de l’accompagnement, en particulier ici dans les Missions locales qui portent la majorité des CEJ ? Nous verrons que ce volume horaire constitue davantage une forme de rationalisation gestionnaire de l’accompagnement visant à formaliser les activités des publics, sous menace de suspension du versement de l’allocation, mais aussi et peut-être surtout le travail des professionnelles, incitées au contrôle et parfois contrôlées elles-mêmes par les directions des Missions locales. À l’instar de ce que décrivent les conseillères Pôle Emploi (Lavitry, 2018), beaucoup de celles-ci déplorent en effet une augmentation de la part administrative et gestionnaire de leur travail au détriment de la qualité de l’accompagnement des jeunes (Chauvière, 2010). Cependant, les effets de cette mesure sur le travail des conseillères et les manières dont elle est réappropriée varient fortement selon le territoire, la taille et l’organisation de la structure, ou encore les profils des conseillères. Enfin nous interrogerons la manière dont le CEJ semble contribuer à une réorientation du service public de l’emploi dans les territoires, censée encourager une collaboration plus étroite entre deux opérateurs historiques des politiques de l’emploi.