AAC « Rétribuer, inciter, dédommager : formes et implications de l’usage de l’argent dans les enquêtes » 

AAC « Rétribuer, inciter, dédommager : formes et implications de l’usage de l’argent dans les enquêtes » 

Le RT 20 Méthodes de l’AFS lance un appel à communications pour une journée d’étude intitulée « Rétribuer, inciter, dédommager : formes et implications de l’usage de l’argent  dans les enquêtes en sciences sociales » qui se tiendra le 23 septembre 2022 à l’Ined (Campus Condorcet, 9 cours des Humanités, 93300 Aubervilliers).

Actuellement très vivaces, les sciences sociales de l’argent mettent en évidence ses multiples usages et significations (Zelizer, 2005 ; De Blic et Lazarus, 2021). Mais qu’en est-il de l’argent, et plus largement des rétributions matérielles, dans les enquêtes ? Qu’elle soit qualitative ou quantitative, par entretiens ou questionnaires, en ligne, par téléphone, en face-à-face, panélisée ou encore comparée… l’enquête est au cœur de la recherche en sciences sociales. Pour accéder aux enquêté·es, pour les recruter, pour assurer les bonnes conditions de leur participation, pour construire la situation d’enquête, les chercheur·ses sont souvent amené·es à engager de l’argent ou certains de ses substituts ou encore d’autres biens matériels dans leurs rapports aux enquêté·es. Plusieurs expressions existent pour qualifier ces pratiques diversifiées : payer, rétribuer, rémunérer, inciter ou « incentiver », dédommager, compenser, fidéliser, remercier… les enquêté·es.

Cependant si la question des rétributions symboliques que les participant·es à une enquête peuvent retirer a déjà fait l’objet d’études solides (Schwartz, 1990 [2009], p. 53), la question des rétributions matérielles a été beaucoup moins étudiée dans le cadre des sciences sociales françaises[1]. Cet appel à communications invite ainsi à analyser les circulations d’argent et d’autres biens à destination des personnes participants aux enquêtes quantitatives et qualitatives. Il s’agira de questionner les expériences – positives ou négatives – des recherches incluant ces pratiques (rétributions en argent ou en bons commerciaux, objets-cadeaux de remerciement, compensations de convivialité comme l’offre d’un café pendant l’entretien…) afin de mieux cerner les implications méthodologiques, analytiques, éthiques, voire sociales de ces dernières.

Les enjeux de ces pratiques se situent à différents moments de l’enquête. Tout d’abord, les rétributions en amont peuvent servir à négocier l’entrée sur le terrain et à convaincre de potentiel·les enquêté·es à participer à une enquête. Qu’il s’agisse d’incitations inconditionnelles, envoyées à toutes les personnes invitées, ou des rétributions conditionnelles, accordées uniquement après la participation, ces pratiques sont de plus en plus répandues. La prolifération des sondages d’opinion ainsi que la multiplication des démarchages commerciaux par téléphone posent un défi majeur aux enquêtes en sciences sociales en diminuant la participation. Dès lors, est-il nécessaire de dédommager des enquêté·es pour faire une bonne enquête ? La généralisation de ces pratiques dans d’autres disciplines, comme la recherche biomédicale, et dans d’autres pays contribuent à leur tour à les renforcer. Faut-il recourir aux panels présélectionnés (Access panel) – sous condition de bien maitriser les modalités d’inclusion –, en dépit d’une certaine professionnalisation des répondants (Duwez et Mercklé, 2020) ? Existe-t-il une différence entre une rétribution en argent et un dédommagement sous forme de bons cadeaux par exemple – et quelle est l’incidence du montant sur le recrutement des répondant·es ? Ces pratiques sont-elles inévitables pour avoir accès à certains groupes fortement précarisés, à faibles revenus ou difficiles à joindre ? Sont-elles plus appropriées pour certains types d’enquête, comme les enquêtes longitudinales ou les enquêtes en boule de neige – et sous quelle forme ?

Le recours aux dédommagements pose par ailleurs de manière impérative la question du financement de la recherche. Est-il à la portée de toutes et tous ou est-il l’apanage de projets de recherche de grande ampleur bénéficiant de financements importants ? Quel serait, en cas de développement de ce recours, le devenir des recherches de moindre envergure ou faiblement dotées, comme c’est généralement le cas de la recherche associée au cursus universitaire ? Quel serait l’impact de ses pratiques sur la demande et les sources de financement ainsi qu’à l’organisation de la recherche ?

Au-delà de l’aspect incitatif des rétributions matérielles, particulièrement visible au moment de la négociation d’une enquête, quelle place occupe l’argent dans la relation d’enquête ? Pendant la collecte de données, certains échanges matériels peuvent clarifier et fluidifier les relations avec les enquêté·es (offrir un déjeuner ou un café le temps d’un entretien ou proposer son aide à travers du travail gratuit comme dans le cas du woofing). Mais ces échanges matériels peuvent également introduire de la gêne, porter à confusion ou encore donner prise à l’affirmation de rapports de domination entre enquêteur·trice et enquêté·es. On peut également s’interroger sur la place des biens matériels vis-à-vis d’autres éléments qui incitent et intéressent les enquêté·es (portée de la recherche sur la situation personnelle de l’enquêté·e, sens de l’intérêt public, intérêt intellectuel, moment d’introspection, etc.) (Bourgeat et Markou, 2020). Analyser l’effet de l’argent sur le déroulement d’une enquête conduit également à s’interroger sur les conditions de travail et de financement des enquêteurs et enquêtrices : qu’il s’agisse du personnel plus ou moins permanent ou des étudiant·es universitaires, le type de rétribution et son montant peuvent avoir des effets sur leur investissement dans l’enquête.

Enfin, la question des échanges matériels se pose après l’enquête, dans l’évaluation de la qualité des données recueillies et des effets de distorsion induits par le recours à une rétribution matérielle. Ceci accentue-t-il la désirabilité sociale, poussant l’enquêté·e à la dissimulation ou à la modification des informations fournies ? Il apparaît nécessaire de s’interroger sur ce que produisent ces rétributions, à la fois sur les motivations, mais aussi sur le contenu des réponses apportées par les enquêté·es dans un contexte de professionnalisation de leur condition.

Cette discussion devrait également prendre en compte les enjeux éthiques, impliqués tout au long du processus d’enquête. Dans quelle mesure les rétributions monétaires altèrent le consentement et la libre participation des enquêté·es ? A contrario, ne serait-il pas plus juste de compenser le temps que le répondant consacre à l’enquête au bénéfice des équipes de recherche, sans parler du remboursement des frais qu’il ou elle a peut-être engagés ? Mais si l’on rétribue le temps consacré à l’enquête, cette participation ne serait pas assimilée à une relation salariale ou commerciale ?

Posant ces interrogations, nullement exhaustives, cet appel à communications souhaite ouvrir la voie à une réflexion sur les formes et les incidences de l’usage des biens matériels au bénéfice des personnes appelé·es à participer aux enquêtes en sciences sociales. Si nous avons déjà souligné l’importance d’analyser les protocoles en tenant compte des conditions matérielles de leur réalisation et de la qualité des données produites, il faudrait également questionner les conditions sociales de la population enquêtée (on ne rétribue pas de la même manière les personnes sans domicile et les classes supérieures…) mais aussi les enjeux éthiques.

 

Références bibliographiques

De Blic Damien, Lazarus Jeanne, Sociologie de l’argent, Paris, La Découverte (coll. Repères), 2021.

Becker Rolf, Möser Sara, Glauser David, « Cash vs. vouchers vs. gifts in web surveys of a mature panel study. Main effects in a long-term incentives experiment across three panel wave », Social Sciences Review, n° 81, juillet 2019, p. 221-234.

Bourgeat Émilie, Markou Efi, « Enquêteurs et enquêtrices au quotidien : conditions de travail, interactions et pratiques », in Elizabeth Brown, Alice Debauche, Christelle Hamel, Magali Mazuy (éds), Violences et rapports de genre, Paris, INED Éditions (coll. Grandes enquêtes), p. 127-145.

Duwez Emmanuelle, Mercklé Pierre (éds), Un panel français. L’Étude longitudinale par Internet pour les sciences sociales (Elipss), Paris, INED Éditions (coll. Grandes enquêtes), 2020.

Schwartz Olivier, Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, PUF (coll. Quadrige), Paris, 1990 [2009].

Zelizer Viviana A., La Signification sociale de l’argent, Paris, Seuil (coll. Liber), 2005.

 

Propositions de communication

Les propositions de communication, d’une taille maximale de 3 500 signes (espaces compris), sont à déposer au plus tard le 28 mars à l’adresse https://forms.gle/tx9jmVXKjakNkbE86.

Les propositions seront évaluées par le comité d’organisation qui fera un retour le 30 avril au plus tard.

 

Comité d’organisation

Avec l’appui du Service des enquêtes de l’Ined.

[1] La littérature existante relève pour la plupart des pays qui pratiquent régulièrement les incitations financières dans les enquêtes quantitatives et des disciplines telles que la biomédecine ou la psychologie. Ces publications tendent en priorité à déceler les protocoles d’incitation pouvant optimiser la participation et la représentativité des répondants, tenant compte, pour certaines d’entre elles, des motivations des participants et des implications éthiques de ces protocoles (voir par exemple la synthèse réalisée dans Becker, Moser et Glauser, 2019).











Paiement en cours

S'il vous plaît ne pas actualiser la page ou utiliser le bouton retour