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Libertés, émancipation

L’émancipation constitue une dimension importante de l’espace des mouvements sociaux, et par extension de sa sociologie, d’abord comme notion et perspective mobilisée par les militant·es. Ses définitions émiques varient : elle est tantôt appréhendée en finalité – l’émancipation collective, l’acquisition ou la défense de droits, le post-capitalisme à bâtir – tantôt ou simultanément comme moyen – la préfiguration ici et maintenant d’autres rapports sociaux. L’émancipation fait ainsi l’objet de tensions au sein et entre les différents groupes mobilisés qui y aspirent et luttent pour sa définition (partis politiques, groupes de lutte armée, syndicats, associations, collectifs de mobilisations ou encore groupes préfiguratifs). Elle est aussi contrainte par la division du travail militant qui tend souvent à reproduire plutôt qu’à subvertir complètement les rapports de domination (Dunezat, 2009). Elle est encore travaillée par le gouvernement des contestations qui qualifie, réprime, mais aussi intègre ces dernières.  Les définitions étiques de l'émancipation varient également, renvoyant tantôt à une rupture entre un avant et un après (Laclau, 2015), tantôt à un processus continu de subjectivation (Tarragoni, 2021). Se saisir de l’émancipation comme objet d’étude invite alors à interroger ses conditions sociales de possibilité, les formes concrètes dans lesquelles elle s’incarne, et les outils permettant de les analyser. Quelles méthodes permettent d’objectiver les processus d’émancipation, sans reconduire simplement les catégories des enquêté·es, ni les surplomber ? Pour explorer ces pistes, les propositions de communication pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs de ces axes.   Axe 1: Discours et pratiques de l’émancipation Plutôt que de définir a priori ce que seraient la liberté et l'émancipation pour le ou la sociologue, un premier axe invite à suivre la manière dont les acteur·ices, pris·es dans des mobilisations collectives, se saisissent elles et eux-mêmes de ces deux notions. Comment l’émancipation et la liberté sont-elles définies, disputées ou contestées au sein des mouvements sociaux et à leur lisière ? Comment ces discours varient-ils selon les positions occupées dans le mouvement et dans l'espace social, mais aussi dans le temps ? Comment certaines expériences vécues dans le cours d’une mobilisation en viennent-elles à être analysées comme émancipatrices, et d'autres comme oppressives ? Les propositions incluant les pratiques dont la portée émancipatrice est moins évidente a priori, voire moins légitime, seront bienvenues (Achin et Naudier, 2009; Bahaffou, 2024; Rimlinger, 2021). Afin de ne pas succomber à l’enchantement que peuvent produire ces récits, il importe également de considérer les luttes qui se jouent autour de la définition de ce que serait une « juste » émancipation ainsi que les rapports de pouvoir qui les traversent, au sein d’une même organisation. D’une part, en quels termes se donnent à voir les tensions entre les différentes conceptions de l’émancipation (entre politique contestataire et politique préfigurative, développement personnel et transformation des rapports sociaux, réforme et révolution, etc.) ? D’autre part, comment les rapports de pouvoir traversent-ils les mouvements sociaux et travaillent-ils les possibilités d’émancipation ? Les organisations peuvent en effet produire, y compris au nom de l’émancipation, des mécanismes de domination, de pacification ou de silenciation (Johsua, 2015; Pagis, 2024; Quéré, 2023). Cet axe invite enfin à dénaturaliser le rapport entre mouvements sociaux et émancipation. Tous les mouvements sociaux ne portent pas un projet d’émancipation, y compris au sein d’un même espace de la cause (Bereni, 2012), et certains se construisent précisément autour de la défense d’un ordre social (Della Sudda, 2025) ou de la contestation des libertés d’autres groupes. L’étude de mobilisations conservatrices, autoritaires ou attestataires permet ainsi de replacer l’émancipation dans un espace de luttes entre groupes (Calderaro, 2024 ; Smrdelj et Kuhar, 2025) en se demandant : quelles visions de la liberté et/ou de l’émancipation sont défendues par ces groupes ?   Axe 2: Des sciences sociales émancipatrices ? Le deuxième axe invite à interroger la place de la sociologie des mouvements sociaux dans les processus d’émancipation, ainsi que les conditions de possibilité de son exercice dans un contexte tout à la fois de restriction de la liberté académique (Aldrin et al., 2022) et de répression des mouvements sociaux. Voir la sociologie comme science émancipatrice amène souvent à une tension entre impératif de distance au-dedans du monde académique, et urgence à agir et à s’emparer des problèmes au-dehors. Face aux controverses du caractère militant des sciences sociales, comment le travail de recherche est-il affecté par la critique de partialité qui lui est adressée ? Comment ces mises en causes affectent-elles les conditions de production de savoirs émancipateurs, et quels critères de scientificité sont à respecter pour assurer le sérieux d’une enquête ? Quelles transformations institutionnelles et politiques affectent les conditions de possibilité de l’engagement du/de la chercheur∙se sur son terrain ? D’un autre côté, comment répondre au soupçon récurrent dans les mouvements sociaux de participer au renseignement général (Robineau, 2022) lorsque l’on mène une enquête sociologique ? Alors que les mobilisations étudiées sont elles-mêmes confrontées à des formes de surveillance et de répression, comment accéder au terrain ? En prenant au sérieux ces difficultés, quelles méthodes et dispositifs les chercheur∙ses mettent-ils et elles en œuvre sur leur terrain pour, d’un côté, limiter l’extractivisme scientifique (Hardy, Saint-Martin et Diminescu, 2023) et, de l’autre, éviter de verser, sous une forme renouvelée, dans une « obéissance politique » aux groupes étudiés (Matonti, 2005) ? Quels bricolages éthiques sont proposés (Pietron et Rasulo, 2024) ? Finalement, cet axe pourra accueillir également les contributions portant sur des mobilisations de chercheur∙ses. De Stand up for science aux luttes contre les VSS, à quels « espaces de polémique » les chercheur∙ses prennent-ils et elles part (Beaufils, 2026) ? Au nom de quelles conceptions de la liberté et/ou de l’émancipation des universitaires en viennent-ils et elles à se mobiliser ?   Axe 3: Des mouvements sous contraintes Le troisième axe s'intéressera aux formes de gouvernement des mobilisations et à leurs effets sur les groupes militants. Les communications pourront porter sur plusieurs aspects. D’abord, comment l’arrivée (États-Unis) ou le départ (Brésil) de gouvernements autoritaires modifient-ils les espaces des mouvements sociaux ? Ensuite, comment le gouvernement des mobilisations participe-t-il de leur façonnement ? Les communications pourront s’intéresser à l’encadrement policier (Fillieule, 1997 ; Fillieule et Della Porta, 2006) ou aux formes d'« infrapolitique de la répression », par exemple administrative (Chevallier et al., 2026 ; Talpin, 2020). Elles pourront s’intéresser à la manière dont la cooptation ou l’institutionnalisation participent également à recomposer les mobilisations (Giraud, 2025). On appréciera aussi que les propositions élargissent le périmètre des acteur·ices du gouvernement des mobilisations. D’une part, lors de conflits syndicaux ou environnementaux, quels rôles jouent les élites patronales ou locales dans le gouvernement des contestations ? Comment participent-elles à cadrer les problèmes, pacifier ou radicaliser les conflits ? Comment saisir la place d’un ordre économique local dans le façonnage des conduites protestataires (Buu-Sao, 2017) ? D’autre part, comment des contre-mobilisations, voire des formes d’auto-justice ou de vigilantisme participent du travail répressif (Favarel-Garrigues et Gayer, 2021) ? Au sein d’institutions régaliennes, comme au sein de celles de la « main gauche » de l’État, dans quelle mesure l’action publique ou les parcours d’agent∙es publics peuvent affecter les capacités d’agir des acteur∙ices mobilisé∙es ? Finalement, quels sont les effets produits par le recul ou l’ouverture des libertés sur les mobilisations ? Quels affects spécifiques observe-t-on (Fillieule et al., 2022), et que produisent-ils sur les carrières militantes (désengagement, radicalité, institutionnalisation) ? Quelles évolutions des répertoires d'action, mots d'ordre et formes d'organisation collective (notamment les rapports de pouvoir ou la division des rôles militants) ? Les communications pourront montrer des innovations tactiques face à la répression ou à son recul (Corroyer, 2023), ou l'ambivalence des stratégies militantes lorsque l'État est à la fois interlocuteur et adversaire (Mouchard, 2009). Les propositions incluant une dimension comparative ou diachronique, entre différents « paradigmes répressifs » (Codaccioni, 2025) ou s’intéressant au gouvernement différencié des mobilisations (Aguilera, 2017) sont particulièrement attendues.   Modalités de soumission Les propositions de communication devront compter entre 2500 et 5000 signes et comprendre : un titre, le ou les axes dans lesquels elles s’inscrivent, et une bibliographie sélective. Nous invitons les communicant∙es à se positionner brièvement par rapport à l’état de l’art, préciser clairement leur problématique, les matériaux empiriques mobilisés, et indiquer les principaux arguments qui seront développés. Les propositions seront évaluées selon une procédure de double aveugle par les membres du bureau du RT21. Nous encourageons particulièrement la soumission de communications portant sur des contextes internationaux, notamment du Sud global ; étudiant des mobilisations conservatrices ; ou encore portées par des groupes sociaux dominés. Nous sommes ouvert·es à tous les niveaux ainsi qu'aux chercheur·euses indépendant·es. Au précédent congrès de l’AFS, le taux de sélection des propositions soumises au RT21 était de 50%. En raison d’un nombre de panels diminué pour le congrès 2027, il est probable que le taux de communications retenues diminue (35 à 40% si le nombre de soumissions restait identique). Afin de favoriser la participation du plus grand nombre au congrès, et en accord avec les préconisations de l’AFS, le RT21 demandera aux communicant·es retenu·es de ne pas présenter de communications dans un autre RT lors du même congrès (en se désistant soit du RT21 soit de l’autre RT, dans le cas où plusieurs de leurs propositions auraient été retenues).   Références bibliographiques Achin, Catherine et Delphine Naudier. 2009. « La libération par Tupperware ? Diffusion des idées et pratiques féministes dans de nouveaux espaces de sociabilité féminine », Clio. Femmes, genre, histoire, no. 29, pp. 131-140. Aguilera, Thomas. 2017. Gouverner les illégalismes urbains : les politiques publiques face aux squats et aux bidonvilles dans les régions de Paris et de Madrid, Paris, Dalloz. Aldrin, Philippe, Pierre Fournier, Vincent Geisser et Yves Mirman. 2022. L’enquête en danger. Vers un nouveau régime de surveillance dans les sciences sociales, Paris, Armand Colin. Bahaffou, Myriam. 2024. « (Éco)féminin, (éco)féministe : subsistance et ambivalences des usages des féminités en Afrique de l’Ouest », Recherches féministes, vol. 37, no. 1, pp. 117-138. Beaufils, Mathilde. 2026. « La raison d’État en débat. L’espace de la polémique sur le rôle de la France au Rwanda », thèse de doctorat de science politique, Université Paris Nanterre. Bennani-Chraïbi, Mounia et Olivier Fillieule. 2003. Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po. Bereni, Laure. 2012. « Penser la transversalité des mobilisations féministes : l’espace de la cause des femmes », dans Christine Bard (dir.), Les féministes de la 2e vague, Rennes, Presses universitaires de Rennes, pp. 26-41. Buu-Sao, Doris. 2017. « “Asseoir l’État” : contester et instituer l’ordre extractif en Amazonie péruvienne », thèse de doctorat de science politique, Institut d’études politiques de Paris. Calderaro, Charlène. 2024. « Far-Righting Feminism? Criminalising Street Harassment in France and Britain », thèse de doctorat de science politique, Université de Lausanne. Chevallier, Thomas, Joëlle Dussault, Julien Talpin et Pascale Dufour. 2026. « The Infrapolitics of Repression: An Introduction », Partecipazione e conflitto, vol. 19, no. 2, pp. 408-418. Codaccioni, Vanessa. 2015. Justice d’exception : l’État face aux crimes politiques et terroristes, Paris, CNRS éditions. Codaccioni, Vanessa. 2025. Comment les États répriment : une courte histoire du pouvoir de punir, Quimperlé, Divergences. Corroyer, Pablo. 2023. « Embuer l’État, politiser l’environnement : la fabrique d’un territoire contestataire à Bure (France) », thèse de doctorat de science politique, Institut d’études politiques de Paris. Della Sudda, Magali. 2025. « Succès et infortune de la rhétorique réactionnaire des alterféministes écolo-conservatrices », Bifurcation/s, vol. 1, no. 2, pp. I-XII. Dunezat, Xavier. 2009. « Trajectoires militantes et rapports sociaux de sexe », dans Olivier Fillieule et Patricia Roux (dir.), Le sexe du militantisme, Paris, Presses de Sciences Po, pp. 243-260. Favarel-Garrigues, Gilles et Laurent Gayer. 2021. Fiers de punir : le monde des justiciers hors-la-loi, Paris, Seuil. Fillieule, Olivier. 1997. Stratégies de la rue. Les manifestations en France, Paris, Presses de Sciences Po. Fillieule, Olivier et Donatella Della Porta. 2006. Police et manifestants : maintien de l’ordre et gestion des conflits, Paris, Presses de Sciences Po. Fillieule, Olivier, Catherine Leclercq et Rémi Lefebvre. 2022. Le malheur militant, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur. Fourment, Emeline. 2021. « Théories en action : appropriations des théories féministes en milieu libertaire à Berlin et Montréal », thèse de doctorat de science politique, Institut d’études politiques de Paris. Giraud, Baptiste. 2025. « L’enrôlement institutionnel des représentants syndicaux. D’un syndicalisme de lutte à la production de partenaires sociaux ? Façonnage institutionnel et métamorphoses du syndicalisme », mémoire original de recherche, HDR, Université Paris Dauphine. Hardy, Antoine, Arnaud Saint-Martin et Dana Diminescu. 2023. « La frugalité contre l’extractivisme ? », Socio. La nouvelle revue des sciences sociales, no. 17, pp. 9-31. Johsua, Florence. 2015. Anticapitalistes. Une sociologie historique de l’engagement, Paris, La Découverte. Laclau, Ernesto. 2015. La guerre des identités : grammaire de l’émancipation, trad. C. Orsoni, Paris, La Découverte. Matonti, Frédérique. 2005. Intellectuels communistes. Essai sur l’obéissance politique. La Nouvelle Critique (1967-1980), Paris, La Découverte. Mouchard, Daniel. 2009. Être représenté : mobilisations d’« exclus » dans la France des années 1990, Paris, Economica. Pagis, Julie. 2024. Le prophète rouge : enquête sur la révolution, le charisme et la domination, Paris, La Découverte. Pietron, Florian et Margherita Rasulo. 2024. « Dilemmes éthiques en terrains militants radicaux : dialogue au sujet de deux recherches en Algérie et en Italie », L’Année sociologique, vol. 74, no. 2, pp. 381-413. Quéré, Lucile. 2023. « Un féminisme inclusif excluant », Un corps à nous, Paris, Presses de Sciences Po, pp. 179-217. Rimlinger, Constance. 2021. « Féminin sacré et sensibilité écoféministe. Pourquoi certaines femmes ont toujours besoin de la Déesse », Sociologie, vol. 12, no. 1, pp. 77-91. Robineau, Colin. 2022. Devenir révolutionnaire : sociologie de l’engagement autonome, Paris, La Découverte. Smrdelj, Rok et Roman Kuhar (dir.). 2025. Anti-Gender Mobilizations in Europe and the Feminist Response: Productive Resistance, Cham, Palgrave Macmillan. Talpin, Julien. 2020. Bâillonner les quartiers : comment le pouvoir réprime les mobilisations populaires, Ronchin, Les Étaques. Tarragoni, Federico. 2021. Émancipation, Paris, Anamosa.
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