9ème Colloque du LADEC-LAS : 17 nov. 2006 Amphi L.3 - Villejean/Université de Rennes 2

De 9 heures à 18 heures

 

« Penser la complexité de la pensée

et des mutations sociales »

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Hommage au philosophe et sociologue Edgar Morin,

penseur de la complexité

Colloque international de sociologie et d’épistémologie

 

Organisé par :

Ali AÏT ABDELMALEK, Docteur de l’E.H.E.S.S., Professeur de Sociologie

et Directeur du Ladec-Las, U.F.R. « Sciences Humaines »

 Université de Rennes 2 - Haute-Bretagne

Avec les contributions (à confirmer encore pour certaines), notamment de : Edgar Morin (CNRS), Jean-Louis Le Moigne (Aix-Marseille), Michel Maffesoli (Paris 5), Paul Ghils (Bruxelles), Guy Jucquois (Belgique), Alice Tomé (Covilhà, Portugal), Teresa Carreira (Faro, Portugal), Annie Cathelin (Perpignan), Pascal Roggero (Toulouse), Bernard Paillard (CNRS, LADEC-LAS, Rennes), Ana-Paula de Viveiros (Instituto Piaget, Lisbonne, Portugal), Héléna Kovani (Athènes, CNRS, Grèce), Ali Aït Abdelmalek (LADEC), etc…

 

Contact à l’Université de Rennes 2 : informations et inscriptions…

6, Avenue G. Berger    F-35043 - Rennes-Cédex - (33) 02 99 14 19 79 (répondeur)

Fax : (33) 02 99 14 19 05

Secrétariat du Colloque : Madame Marie-Pierre BRIAND (marie-pierre.briand@uhb.fr)

 

E.Mail : ali.aitabdelmalek@uhb.fr ou ali.ait-abdelmalek@wanadoo.fr


Problématique :

« Edgar Morin : être sociologue et enseigner l’humanité »

 

            « Il faut, a écrit Marcel Mauss (l’un des pères de l’ethnologie française), des sociologues et des ethnologues : les uns éclairent, les autres renseignent »[1]. Le paradoxe, pourtant, est que ce chercheur sédentaire ait formé par son enseignement toute une génération de chercheurs de terrain – la première, en France, des ethnologues professionnels – et qu’il ait produit ce qui est devenu, d’après les notes de ses cours, ce Manuel d’ethnographie, l’un des outils de travail les plus utiles aux ethnologues confrontés au terrain[2]. Mais, si Mauss était un homme de terrain sans quitter, ou presque, son fauteuil, ce n’est pas le cas, loin s’en faut, d’Edgar Morin, philosophe et chercheur en Anthropo-sociologie. Les témoignages sont en tout cas nombreux et concordants de ceux qui furent à son « école » - Jean-Louis Le Moigne, Christiane Peyron-Bonjan, Alfredo Pena-Vega, Jacques Ardoino, etc. - et qui montrent ses qualités exceptionnelles comme chercheur, son immense culture, sa vaste érudition, son inlassable curiosité intellectuelle, son audacieuse imagination en même temps que son extrême attention aux faits… Les qualités exceptionnelles aussi, de sa personnalité. Se dessine ainsi la figure d’un de ces scientifiques – qui sont sans doute très peu nombreux – s’investissant tout entier, avec une disponibilité et une générosité qui lui semblaient aller de soi, dans une œuvre collective de connaissance, ouvert à toutes les idées, à tous les faits, et, insoucieux de ses intérêts de « carrière » et de sa propre gloire, aux antipodes du chef d’école sûr de lui et dominateur, cherchant d’abord, dans une relation pédagogique de type socratique à éveiller[3].

            Toute l’œuvre d’Edgar Morin est composée d’ouvrages, d’articles pour des revues, de contributions à des ouvrages collectifs, de compte-rendus, de communications, mais aussi de films. La plus grande partie de ses travaux concernant la Méthode et l’analyse du 20ème siècle, et c’est le concept de complexité, comme on l’a vu, qui est le fil conducteur d’une pensée qui n’a rien de dogmatique. L’unité de la science, pour l’auteur, est parallèle à l’unité de l’objet ; il essaie ainsi de penser une humanité enrichie de toutes ses contradictions : l’humain et l’inhumain, le repli sur soi et l’ouverture aux autres, la rationalité et l’affectivité, la raison et le mythe, l’archaïque et l’historique, le déterminisme et la liberté.

 

Du défi des objets au défi de méthode

            Dans L’Esprit du temps (Grasset, 2 tomes, 1962 et 1976), Edgar Morin propose une véritable radiographie de la société des années 1960, en proie aux changements et mutations, voire aux convulsions de la modernité. L’auteur a fait, une fois de plus, œuvre de pionnier : son ouvrage ne présentait rien de moins qu’une lecture raisonnée du « temps présent », un repérage des valeurs, de mythes et des rêves des sociétés développées à l’entrée de la décennie 60. Il est clair que la « culture de masse », comme objet de recherche, a été radiographiée et a fait l’objet d’une investigation minutieuse des formes, des mécanismes, des contenus et des effets… Quand on se souvient des tendances de la sociologie française de l’époque, qui répugnait à traiter de phénomènes trop amples, aux apparences trop abstraites et aux contours mal définis, l’ouvrage faisait à soi figure de petite révolution théorique. Mais il y a mieux. Au défi de l’objet, Edgar Morin va joindre dans ses ouvrages un défi de méthode.

            Il y a d’abord, explique-t-il, les méthodes d’approche des phénomènes sociaux : « le plus souvent bouffies de préjugés idéologiques et politiques, elles dénaturent, ou dans le meilleur des cas déforment ce qu’elles doivent analyser » (L’Esprit du temps, 1962). Résultat : la « culture de masse » est demeurée, longtemps, une réalité opaque, faute d’avoir été évaluée à sa juste mesure.

            Il y a, ensuite, les méthodes mêmes du travail sociologique qui, selon le penseur, doivent désormais s’orienter vers la « totalité », c’est-à-dire « évacuer le sociologisme abstrait, bureaucratique, du chercheur coupé de sa recherche, qui se contente d’isoler tel ou tel secteur sans essayer de voir ce qui relie les secteurs les uns les autres » (E. Morin). Comme les méthodes doivent aussi inciter le chercheur à se plonger littéralement dans le phénomène sur lequel il enquête, l’amener à participer activement « à l’objet de son observation », et à « dialectiser » sans cesse le rapport « observateur-observé » (P. Boumard, Sciences de l’Education, Laboratoire de micro-sociologie, Brest, U.B.O.).

            Finalement, à travers ces principes méthodologiques, Edgar Morin jette les bases d’une authentique « sociologie du présent », dont on relèvera par la suite les nombreux résultats remarquables : que ce soit dans Commune en France : La métamorphose de Plodémet, dans l’ouvrage sur La Rumeur d’Orléans (qui viendra ultérieurement compléter La Rumeur d’Amiens). Bien que la démarche fondatrice d’une sociologie nouvelle, dynamique, qui se lit notamment dans L’Esprit du temps, ne doit pas pour autant masquer l’autre aspect du travail présent dans l’ouvrage : à savoir l’actualité et la pertinence toujours intactes des pointages, des développements et des analyses auxquels se livre Edgar Morin.

            Ainsi, bien que la société concernée puisse nous sembler, à quarante ans d’intervalle, historiquement datée, ce que le sociologue y décèle n’a pas fondamentalement changé : les publicités vendent toujours les images du « bonheur », du « bien-être » ; la « une » de certains journaux offre toujours en pâture aux instincts refoulés du « sang » et de l’« érotisme » ; la violence est toujours répercutée avec la même obstination par les médias en mal de sensationnel. Bref, dans L’Esprit du temps, Edgar Morin, qui analyse les mythes, les rêves et les croyances de cette moitié de siècle, a parlé d’un monde qui n’a pas encore cessé d’être le nôtre.

            Plutôt que de juxtaposer les ouvrages et articles, les idées et points de vue qui composent l’œuvre d’Edgar Morin, le projet de ce colloque du LADEC-LAS se donne pour vocation de présenter une pensée majeure de notre temps : loin de célébrer un auteur ou une nostalgie, il nous a paru plus que jamais nécessaire de comprendre ce qui, dans cette œuvre, ressortissait à « la nature de la pensée ».

            Or, comment prétendre illustrer les questionnements d’Edgar Morin sans analyser sa contribution à l’intelligence de la complexité ? En effet, la « complexité » est devenue, progressivement, un projet de connaissance scientifique. E. Morin a introduit et développé les principes de sa pensée complexe dans les 6 tomes de La Méthode (1977-2004, et ouvrages avec Jean-Louis Le Moigne).

Quant aux monographies et aux études de cas réalisées par l’auteur, elles peuvent être exploratoires ou descriptives et ont servi, comme l’a rappelé Gilles Ferréol, de support à des analyses plus globales[4]. Signalons sous cet angle, outre les recherches pionnières de Frédéric Le Play - ou de Maurice Halbwachs – l’apport d’Edgar Morin ; reportons-nous, encore une fois, à La métamorphose de Plodémet ou à La Rumeur d’Orléans (1967 et 1969). Le réel, on le comprend aisément, ne se donne pas comme un spectacle : sa structuration, préciser Jean Ladrière, ne peut viser ce qui est éprouvé dans l’expérience que « par un immense détour, par le biais de constructions théoriques, par un effort de logos, dont l’accord avec la praxis demeure toujours incertain et fragmentaire[5].

Durant toute sa carrière, Morin a bataillé pour « relier les connaissances » sur l’humain, dispersées dans les sciences et les humanités ; il s’agit, en effet, de les articuler, les réfléchir afin de penser la complexité humaine à la fois dans son identité biologique (naturelle), son identité subjective et son identité sociale (culturelle).

            Parmi les sociologues contemporains, Edgar Morin est certainement l’un des plus connus et des plus médiatisés. Auteur de nombreuses publications académiques, il a aussi utilisé, pour répandre ses idées, les ouvrages de vulgarisation, les journaux et périodiques populaires, les émissions de radio et de télévision… Chercheur, enseignant et conférencier efficace, Morin est aussi un polémiste – i.e. la « dispute » socratique (dialogue philosophique, épistémologique et scientifique) – redoutable. Comme bien d’autres penseurs qui ont marqué la socio-anthropologie (Durkheim, Weber, Pareto, …), Morin essaie de penser une humanité enrichie de toutes ses contradictions : l’humain et l’inhumain, le repli sur soi et l’ouverture aux autres, la raison et le mythe ou encore la liberté et le déterminisme. Persuadé que le terme de complexité, au sens réducteur et inexact de complication, servait d’excuse au manque de théorie et d’explication, Morin place au premier rang le concept de complexité : de justification, il est devenu problème, lui-même objet d’étude.

L’œuvre de Morin renverse la tendance peu théorique du début de la sociologie française. Ses ouvrages majeurs restent les six tomes de La Méthode où Edgar Morin construit une théorie générale qui se veut une synthèse… La genèse de sa pensée est présentée par Françoise Bianchi - Le fil des idées, une éco-biographie intellectuelle d’Edgar Morin (Seuil, 2001, 414 p.) - qui a parcouru « la cohérence d’une œuvre » et « les expériences vécues qui la nourrissent ».

            Les préoccupations méthodologiques occupent, dans la pensée complexe, plus généralement, dans les sciences sociales[6], une place importante : en témoigne l’attention portée aux enquêtes et aux sondages, sans oublier les débats relatifs à l’explication et à la compréhension, au holisme et au nominalisme.

            Dans ce colloque, on tentera de déployer l’éventail des fondements de la pensée complexe en articulant les thèmes des œuvres d’Edgar Morin sur le statut de la connaissance et sur les méthodes d’élaboration de ces savoirs. L’ambition est ici d’« enrichir le regard » comme dirait Jean-Louis Le Moigne, du lecteur méditant sur le bon usage de la pensée complexe, de ces connaissances que sans cesse il transforme en actions[7].

Ali AÏT ABDELMALEK,

 Professeur des Universités en sociologie, Directeur du LADEC-LAS

(A Rennes, le 26 Septembre 2006)



[1] In : Œuvres, 3, p. 389.

[2] Cf. pages consacrées à l’Ecole française de sociologie par Pierre-Jean Simon, Histoire de la Sociologie, Gallimard, 1991. A noter que, sauf indication contraire, Paris est le lieu d’édition !

[3] Je considère comme un incomparable bonheur d’avoir connu trois grands intellectuels : Placide Rambaud, Dominique Schnapper et Edgar Morin et d’en avoir eu ma vie enrichie.

[4] G. Ferréol, Mot « Enquête », Lexique des sciences sociales, A. Colin, 2000, p. 32 (96 p.).

[5] Cité par G. Ferréol, ibid., p. 32 ; en effet, Jean Ladrière parle de « phusis », pour évoquer les pratiques concrètes et réelles (Vie sociale et destinée, Duculot, 1973, p. 48).

[6] On lira les excellentes synthèses qui ont dégagé les enjeux épistémologiques des sciences sociales : Dominique Desjeux, Les sciences sociales, op. cit. et Bernard Valade, Introduction aux sciences sociales, PUF, 1996, 624 p (+ index).

[7] On pourrait dire, aussi, après Jean-Louis Le Moigne, « actions que sans cesse il transmute en savoirs dans : Les épistémologies constructivistes, PUF (coll. « Que sais-je ? »), 1999 (1ère éd., 1995), p. 35.