RT41

Numériser, chiffrer, déchiffrer les corps par les technologies

 

VIIIe Congrès de l’Association Française de Sociologie

Aix-en-Provence, 27-30 aout 2019 : Classer, déclasser, reclasser

Appel à communication du RT41

 Corps, techniques et société

 

Numériser, chiffrer, déchiffrer les corps par les technologies

 

Dans les sociétés post-industrielles soumises aux dispositifs de la gestion rationalisée du travail, habituées aux spécificités du regard clinique, les corps sont à ce point l’objet de catégorisations que celles-ci nous restent largement invisibles, sont peu questionnées, quand elles ne sont pas désirables ou désirées. Construites à partir des schèmes de la pensée scientifique, les catégorisations ont emprunté depuis le XIXe siècle les voies de la mesure, du chiffrage et du calcul. Elles ont servi les ambitions coloniales, appuyé les développements de la médecine , soutenu l’exercice des contrôles des populations et des individus. Notre modernité a vu ces ambitions renouvelées par l’avènement des formes discrétisées de calculs, avec le codage informatique, l’invasion des algorithmes, l’enregistrement permanent de mesures et de données qui sont parfois « embarquées », les captations in vivo, l’invasivité de prélèvements qui déplacent ou annulent les frontières de l’intime.

L’entre-deux des corps et des techniques qui fait les « lieux » des problématiques travaillées au sein du RT41 est celui de ces mesures, chiffrages, dénombrements, calculs, numérisations. ; à la fois porteurs de formes de contrôles plus ou moins autoritaires inscrites dans la chair, de la part des états et des institutions, ou auto-administrées. Ils sont aussi des lieux de contestation, de résistances, ou plus simplement de (ré)appropriation(s) de la part d’individus, de groupes, d’associations…

L'avènement des technologies numériques représente en effet un défi majeur pour la configuration bio-culturelle du corps humain. Leur présence toujours plus envahissante et « microphysique » conduit à une redéfinition significative des catégories fondamentales de l'espace et du temps. Avec l’introduction de ces technologies, une multitude de modèles de référence perceptuels, corporels, cognitifs et culturels sont en pleine mutation: proche / lointain, présent / absent, public / privé, ancien / récent, intérieur / extérieur, etc. Les processus habituels de catégorisation et de classement ne peuvent qu’être investis par ces changements.

Le potentiel innovant des technologies numériques prend continuellement corps dans une multitude d'applications qui transforment les pratiques sociales quotidiennes. Cette transformation suscite de grandes attentes quant aux possibilités d'émancipation et de libération, mais présente également des risques : traçabilité, contrôle politique, exposition de la vie privée, marchandisation et exploitation, terrorisme... etc.

Afin d’aborder ces questions, le RT 41 proposera de focaliser son attention sur trois processus attribuables au développement des nouvelles technologies numériques : la quantification, la virtualisation  (ou dématérialisation), et l’identification. Ces processus impliquent des dimensions transversales et influencent de manière radicale des phénomènes sociaux variés. Nous proposons de les déployer  à partir de trois domaines d’application –non exclusifs toutefois- qui intéressent les corps : les migrations et les mobilités en général, la santé et le bien-être, et l(es) environnement(s).

 

1.      Dématérialisation (virtualisation)

La numérisation et l'avènement des technologies de l'information et de la communication (TIC) ont entrainé des processus de virtualisation des expériences sensorielles et corporelles dont les formes et les effets peuvent être ambigus et contradictoires. La dématérialisation des corps et des lieux est généralement présentée comme un processus avancé, prometteur et désirable, mais également  biunivoque : réel et virtuel sont de plus en plus liés et interconnectés, l’un informant réciproquement l’autre. La virtualisation de la communication dématérialise les interactions, tout en les renforçant et en les consolidant.

a)      L'impact sur la mobilité est en ce sens emblématique : la part immatérielle de nos sociétés côtoie la mobilité physique maximale des corps et des choses. Les personnes les plus connectées et dévouées aux réseaux sociaux sont également celles qui se déplacent le plus dans les espaces urbains et mondiaux. Comment les technologies, de plus en plus incorporées (lunettes, puces, smartphones, etc.) et géolocalisées favorisent-elles une redécouverte ou un oubli des lieux physiques ou sociaux ? Les migrants sont eux aussi de plus en plus "numériques" à toutes les étapes du processus de migration. Comment utilisent-ils les nouvelles technologies pour renforcer leurs attentes en matière de migration ou pour maintenir les liens d'une possible "double présence" ? Quelle est la nature de ces liens (faible, forte, précaire, dangereuse, etc.) ? Quels sont les risques ou les opportunités pour l'identité des migrants ou des sociétés d’accueil ? Peut-on parler de dématérialisation des frontières alors même que le contrôle des flux (traçage, scan et géolocalisation des corps) a favorisé une tragique hausse du nombre des morts en migration ? Est-il possible d’utiliser la réalité virtuelle et les réseaux sociaux pour lutter contre les préjugés et les discours de la haine ?

b)      Dans le secteur de la santé, la relation au corps du patient court le risque de devenir de plus en plus médiatisée et distante, voire immatérielle. Dans le même temps, cependant, la virtualisation prend en charge d’intéressants développements "réels" ; tels que la modélisation expérimentale, la chirurgie à distance ou le développement de prothèses de plus en plus capables de donner aux patients une relation avec leur corps et avec le monde physique de qualité qui les entoure. Quels sont les implications, les atouts et les risques de cette contradiction apparente ?

c)      Enfin, l’environnement semble ne pouvoir tirer qu’avantage d’une virtualisation exponentielle de nos expériences, mais les effets pervers activés sont toujours présents. Quels sont les risques de pollution physique et électronique posés par la durée de vie matérielle de l'information et de ses dispositifs incorporés ? La "surcharge d'informations" des individus et de la société dans son ensemble, d'une part, et l'obsolescence programmée du matériel, de l'autre, constituent des défis importants pour une nouvelle « pratique écologique » liée à la virtualité ? Quelles sont les répercussions sur la « fracture numérique » interne et internationale ?

 

2.      Identification

Les corps de chair, lieux et vecteurs de nos subjectivités et de nos engagements dans le monde et les interactions, portent et conservent les traces de leurs façonnages successifs, qu’ils soient biologiques, sociaux, ou psychiques. Aussi sont-ils porteurs d’indices de natures diverses, dont le déchiffrement peut s’avérer essentiel, depuis le niveau des interactions, de la communication interpersonnelle et sociale, jusqu’à celui des tentatives classificatoires, de l’établissement de nomenclatures, d’index, et de toutes les formes de relevés indiciaires. Le corps vecteur d’indices est une des figures de l’exercice des gouvernements des populations, et les technologies permettant l’exploration des corps – à travers des tentatives plus ou moins perceptibles par les individus et par les groupes-  sont particulièrement impliquées dans les processus de l’identification. Ce sont ces corps captés, là où se frôlent, se croisent ou s’affrontent les logiques médicales, policières, associatives que nous souhaiterions étudier.

a)      Le cadre des migrations et des mobilités offre un espace fécond d’observation de l’exercice des gouvernements par les logiques indiciaires corporelles. Ils sont l’occasion de mesurer leur portée, comme leurs échecs. Qui est qui , et tel est il ou elle bien celui ou celle qu’il ou elle prétend être ? À qui appartient ce corps ? Cette personne a-t-elle bien l’âge qu’elle prétend avoir ? D’où vient-elle ? À ces quelques questions parmi d’autres, les technologies prétendent apporter des éléments de réponses : usage de la biométrie, de la reconnaissance faciale, dans l’entreprise, l’éducation, les lieux de circulation ; recours à l’imagerie pour l’expertise de l’âge des mineurs non accompagnés (Mena) ; tests ADN et imagerie pour l’identification des corps et fragments de corps à la suite de crashs d’avions ou d’attentats… Ces déploiements techniques ne vont pas sans des débats et des questionnements, au niveau des groupes professionnels directement impliqués, comme au niveau des regroupements associatifs ou citoyens. Ils peuvent aussi être l’occasion d’observer des coopérations et des ajustements entre les différents acteurs impliqués. Ils permettent sans aucun doute de mettre en évidence les logiques de pouvoirs et les politiques qui soutiennent ces efforts et ce déploiement technologique.

b)      Dans le domaine médical, le corps est bien évidemment le vecteur indiciaire majeur, sinon unique. Le souci d’identification peut y prendre les visages que nous venons d’évoquer du Mena, ou de la recherche post-mortem qui mobilisent des outils de numérisation des corps et des indices. Plus largement, retrouver ou maintenir l’état de santé passe par le recours à des batteries de tests, de mesures, dont le but est l’identification de la maladie, par la traque des traces qu’elle dépose dans et sur les corps. La vision d’une intériorité est donc requise : imagerie médicale, histologie, anatomopathologie, recherche médicale et autopsies à visée scientifique… Le champ de l’investigation pour l’identification n’a même plus le gène pour ultime frontière. Il n’est plus non plus limité dans le temps et dans l’espace, puisque les investigations peuvent aussi concerner des restes de corps venus d’un lointain passé par l’anthropologie médico-légale.

c)       Le corps indiciaire l’est enfin dans la mesure où il témoigne de l’environnement dans lequel il vit ou a vécu et qui ont inscrit en lui, jusqu’à le détruire parfois, les traces des pollutions subies. Identifier les impacts environnementaux (en matière de confort, de longévité…), c’est aussi permettre de revendiquer des droits à une meilleure santé, à un meilleur environnement, et à des indemnisations le cas échéant. Il peut être question de rendre visible, de faire reconnaitre une maladie, ce qui n’est pas sans enjeux. Tel cancer est-il dû à une exposition  à l’amiante, tel autre à la présence de pollutions de l’air ? Les diabètes de types 2 sont-ils les conséquences de procédés industriels de traitement des aliments ? Des bébés nés sans bras sont-ils des victimes environnementales ?  L’identification par la mesure de l’impact soulève donc des enjeux sociaux, économiques, politiques importants qu’il nous parait intéressant de mettre en avant avec l’étude des technologies utilisées, de ceux qui les mettent en œuvre et de ceux qui s’en servent pour revendiquer des droits, ou pour nier l’existence de ces mêmes droits.

Cette identification pose également les questions de l’établissement d’une causalité, et des moyens de la construction de ces preuves : comment repérer et mesurer une éventuelle électrosensibilité par exemple ? Des instruments de mesure équipent nos environnements (habitat), voire sont embarqués (embedded) au plus près de nos corps : suivis de position, mesures de la radioactivité, de l’exposition aux UV, scans de produits alimentaires... S’ils permettent de localiser, identifier, mesurer des conditions environnementales, de nous prémunir, ils produisent des données sur nos environnements personnels qui sont susceptibles d’être elles-mêmes captées, tracées, donc contrôlées. C’est cet entre-deux du contrôle et des mesures produites et utilisées pour soi (bien-être, amélioration, performance) qu’il parait intéressant d’explorer.

 

3.      Quantification

Le processus de quantification est strictement lié à celui de la dématérialisation et de l’identification. La production des données discrètes du corps, par les vecteurs de ses modélisations, de sa fragmentation au niveau moléculaire, de sa visualisation par les techniques d’imagerie, ou de son identification digitale loin de réduire le corps à de simples données biologiques ou quantitatives, en reconfigure les représentations, les interventions et les usages.

a)      La production de données individuelles des corps et des identités est devenue l’enjeu principal dans la gestion de la mobilité et des migrations à travers le monde. L’utilisation de ces données est rendue possible par la numérisation des informations désormais disponibles dans diverses bases de données. Ces informations sont potentiellement susceptibles d’être recherchées, échangées, mises en relations, et observées avec une portée et une efficacité sans précédent. En Europe comme ailleurs, ce processus de quantification reconfigure la manière dont la mobilité humaine et les migrations sont étudiées, analysées et deviennent des « objets intelligibles » pour les gouvernements, les institutions internationales et les associations humanitaires. Loin de se limiter à leur usage statistique, dans cette session nous aimerions explorer les manières dont la « quantification » produit une « qualification » du phénomène migratoire (modalités, réseaux, géographies, mort, etc.) et des phénomènes de mobilité en général, en considérant les contextes politiques qui conditionnent la production, l’interprétation et l’usage de ces données.

b)      Si les bio-technologies permettent de plus en plus d’isoler, de décomposer, de faire circuler, d’accumuler et d’échanger des tissus, des cellules, des fragments d’ADN, des éléments de la reproduction à grande échelle, en alimentant ainsi de nouvelles formes de pratiques et de représentation du corps (génomique, médecine personnalisée, discrétisation par l’imagerie médicale, techniques de dépistage, procréation médicalement assistée, essais cliniques), la quantification des données produites s’accompagne d’une volonté d’objectivation qui semble caractériser nos sociétés. Mesurer le corps, surveiller ses activités biologiques afin de s’autoévaluer (par exemple dans les pratiques sportives ou récréatives), d’améliorer sa santé, sont des activités de plus en plus répandues. La prolifération des données médicales en accès libre, c’est-à-dire produites sans la médiation des professions et des institutions médicales, ainsi que les nouvelles formes de « bio-socialité » qui en découlent, nous invitent à nous interroger quant aux formes de perception du soi, aux représentations de la santé, du bien-être et du corps, au rapport avec les institutions et les techniques médicales, aux usages médicaux et non médicaux de ces données.

c)      La relative facilitée de production de données, favorisée par le développement des capteurs low-cost et facilement « embarquables » et l’interconnexion des dispositifs dans des environnements sociotechniques (internet of things), permet des pratiques de création et partage d’informations qui prennent sens dans une action collective.  Le cas des associations d’habitants des zones contaminées de Fukushima, producteurs des données en contraste avec celles, rassurantes, du gouvernement, montre la possibilité de transformation d’un « soi quantifié » en un « nous quantifiant ». Dans ce contexte, nous proposons d’explorer la manière dont la quantification des environnements peut se traduire en une forme de prise de conscience citoyenne des données, et quelles pourraient être leur possible utilisation.  

 

D’autres pistes sont possibles et nous ne souhaitons pas limiter ici les propositions éventuelles qui pourraient nous être faites. Nous insisterons cependant sur la nécessité d’appuyer les propositions de communication sur des données d’enquêtes solides, quelles que soient la nature des matériaux analysés et les méthodes mises en œuvre. Tous les publics de chercheurs, enseignants-chercheurs, doctorants, sont concernés par cet appel. Le RT 41 est composé de sociologues, anthropologues, philosophes et historiens et toutes les disciplines des sciences humaines sont les bienvenues, dans la mesure où les thèmes des communications s’inscriront dans ceux des axes de recherche énoncés ci-dessus. Il nous semble nécessaire, compte tenu du thème général du congrès, et de ce qui précède, de préciser que les représentants des sciences autres « qu’humaines et sociales » sont également concernés par cet appel.

 

Consignes aux auteurs

Les propositions de communications (titre, résumé, proposition) seront entièrement gérées à partir du site de l’AFS. Il sera donc nécessaire d’ouvrir un compte sur le site avant tout dépôt de proposition.

Les rubriques du site prévoient l’enregistrement :

Du (des) nom(s) et prénom(s) du ou des auteurs

Des adresses de courriel

Du titre de la communication

D’un résumé de communication: en 3000 signes maximum, espaces compris.

D’une proposition : Pourront figurer dans cette rubrique les développements que les auteurs souhaiteront apporter quant à l’objet de leur recherche, les données théoriques, méthodologiques, analytiques qu’ils déploient, et qui n’auraient pas pu figurer dans leur résumé.

La date limite d’envoi des propositions est fixée au 15 février 2019.

Toutes les propositions seront examinées par les membres du bureau du RT41 qui fera connaître aux auteurs sa décision. Les réponses seront délivrées à partir du 30 mars 2019. Une proposition acceptée pour le congrès ne sera effectivement prise en compte que dès lors que les conférenciers auront satisfait aux exigences de l’Afs en adhérant à l’Association Française de Sociologie (ou en s’assurant que leur adhésion est à jour), en s’inscrivant au congrès. Cette responsabilité incombera aux auteurs.

 

Le colloque se déroulera du 27 au 30 aout inclus, à Aix-en-Provence. Tous les renseignements pratiques seront mis en ligne progressivement sur le site de l’Association Française de Sociologie.

Nous nous tenons à votre disposition pour tous renseignements.

Bon courage à tout.e.s.

Les responsables du RT41, Marina Maestrutti et Valérie Souffron

 

Contacts :

Marina Maestrutti (Université Paris1 – Cetcopra) Marina.Maestrutti@univ-paris1.fr ; Guido Nicolosi (Université de Catane – Italie) gnicolosi@unict.it ; Valérie Souffron (Université Paris1 – Cetcopra) valerie.souffron@univ-paris1.fr,

Site de l’AFS :  http://www.afs-socio.fr/

Site du Cetcopra :  http://www.univ-paris1.fr/centres-de-recherche/cetcopra/

 

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