RT23

Classement au travail, travaux de classement, travail du classement

 

L’activité de classification, entendue comme l’opération de répartition des objets du monde dans des groupes selon leurs propriétés, est une question centrale des sciences sociales, au moins depuis Durkheim et Mauss[1]. La classification est aussi au cœur du travail du Bourdieu de La Distinction, qui définit les « sujets sociaux » par leur activité de classification, des « classeurs classés par leurs classements[2] ». Elle est encore présente dans l’analyse des interactions et de la conversation ordinaires chez Sacks[3].

Dans ce sillage, les sciences sociales contemporaines insistent sur l’importance sociale des opérations de classification et de classement des êtres, des évènements, des activités et des objets, aussi composés soient-ils[4]. Prégnance des concours dans différents domaines de la vie sociale[5], recours massif aux dispositifs de hiérarchisation de la qualité des produits et des services, etc. : les acteurs sociaux manifestent une importante demande sociale de classement. Le sociologue lui-même est utilisateur de classement, qu’ils soient construits ad hoc ou repris à la statistique publique[6].

Face à ces phénomènes, la recherche ne peut se contenter de critiquer l’inconséquence sociale des classements ou de (d)énoncer le caractère nécessairement réducteur des activités de classification. Au-delà de leurs limites, ces outils sont aussi des manières de s’orienter dans son activité, en identifiant des cas, ou en classant des dossiers. Loin de représenter une simple réduction du réel le classement contribuent donc à le façonner en dessinant des continuités, des discontinuités, des mises en cohérence ou des fractures. S’éloignant du lamento de la réduction classificatoire, le réseau thématique 23, Travail, Activités, Techniques, propose, à l’occasion du 8ème congrès de l’Association Française de Sociologie, une réflexion sur la genèse des activités de classement (1), les compétences classificatoires (2) et les usages sociaux des classements (3).

 
  1. Genèse de classements.

D’où viennent les classements ? En tant que produit ontologique (i.e. relatif à l’essence des entités), le classement se présente à l’observateur comme un intermédiaire neutre, se contentant d’organiser les choses selon leurs propriétés. Parce qu’il procède par référence à des propriétés manifestement objectives, une « vérité d’après nature », il semble rendre hommage à l’ordre du monde en le restituant fidèlement[7].

La reconstruction généalogique des activités de classification, à l’origine des instruments de classement, permet au sociologue de déconstruire cette naturalisation du classement en mettant au jour les opérations et les choix à l’origine de son élaboration. Qu’ils s’agissent de taxonomies scientifiques les plus formalisées ou des classements que les acteurs mobilisent ordinairement dans les situations sociales, l’analyse historique montre leur caractère provisoire et situé. Elle permet de reconstruire les épreuves qui ont jalonné l’élaboration, le maintien et la mise en pratique, mais aussi les révisions d’un classement ou d’une manière de classer. Et, partant, d’expliquer sa forme.

D’où viennent, par exemple, les classements de sorties entre les élèves des grandes écoles, entre les produits circulant sur le marché, ou ceux qui président à l’organisation de l’activité des entreprises et des bureaucraties ? Quelles valeurs président à leur création ? Quels acteurs en sont à l’origine ? Comment se sont imposées des conceptions du « bon classement », du « classement adéquat » ou « utile » ? Les contributions soumises au RT23 pourront ainsi relever de travaux sociohistoriques s’intéressant à la genèse de manières de classer et d’objets de classement dans divers domaines du monde social.

 
  1. Compétences classificatoires (Construire puis remplir des classes d’entités)

En quoi consiste la construction de classes ? Dans Comment pensent les institutions ?, Mary Douglas décrit la spécificité technique de l’activité de classification en ces termes : « La constitution d’une classe est une activité de polarisation et d’exclusion. Elle implique de tracer des frontières, ce qui est très différent du fait de mesurer. Passer de la reconnaissance de degrés différentiels à la création d’une classe d’équivalence est un saut important[8]. » C’est à partir de cette activité de classification que le classement (mise en ordre – hiérarchique ou non – des entités du monde) peut être produit.

Mais comment les classifications se cristallisent-elles en classements ? Quels acteurs sont impliqués dans cette mise en pratique de la classification ? Quelles compétences mobilise-t-on pour établir la force d’un phénomène naturel, ordonner le rang des candidats d’un concours, les performances des travailleurs ou des sportifs, ou encore les qualités d’un produit, en les distribuant dans un classement ? En quoi consistent ces compétences classificatoires ?

Les contributions devront porter sur des enquêtes empiriques fournies et détaillées. Elles proposeront, par exemple, une analyse des activités des métiers utilisateurs de classification et producteurs de classement (les professeurs, les critiques [littéraires, culinaires, etc.], les scientifiques, les managers, etc.).

 
  1. Usage sociaux du classement.

Ces développements sur la genèse de classements et des compétences classificatoires ne renseignent pas sur les usages sociaux des classements. Dans quelles situations sociales les classements s’imposent-ils ? Dans quelles situations sociales sont-ils inhibés ? Tout en évitant les écueils fonctionnalistes, il convient aussi, étant donné son succès, de se demander ce que permet le classement : à quoi sert le classement ? Ranger, classer, faire faire, améliorer,  contrôler ? Dans cette analyse des usages sociaux des classements, on pourra s’interroger sur les idéaux sociaux, ou les idées de mondes possibles ou désirables que ces activités donnent éventuellement à voir, à éprouver, à discuter, etc.

Enfin, il s’agira de s’interroger sur les conditions de félicité du classement. Comment les classements produisent-ils des effets sociaux observables ? Les classes ne sauraient, en effet, produire des effets sociaux par elles-mêmes. Dès lors, comment les classifications sont-elles actualisées ? Quels agencement(s), infrastructure(s), forme(s) de vie, croyance(s), rendent possible la performativité des classements ? Ainsi, il s’agira de traiter le classement comme le produit d’une activité technique susceptible d’être mobilisé comme un instrument dans le cadre d’une activité technique.

 

Modalités de soumission des propositions : 

Pour que les six sessions que nous tiendrons soient des moments de discussion, où chacun participe à l’enquête en train de se faire, nous veillerons à ce que les faits présentés soient  « discutables ». Pour donner à voir une sociologie au travail, on pourra donc renoncer aux signes du travail fini et présenter les matériaux bruts, les supports concrets de l’analyse, au-delà des classiques citations d’entretiens ou des « vignettes illustratives ». Dans la catégorie des matériaux, nous rangeons à égalité les sources statistiques, documentaires, orales, d’observation, archivistiques, vidéo, etc.

Les propositions de communication (4 000 signes) devront fournir des indications sur ce point.

Elles devront être déposées sur le site de l’AFS avant le 15 février 2019.

Les propositions seront évaluées et sélectionnées par le bureau du réseau thématique : compte tenu du temps limité dont nous disposons et de la nécessité d’entendre et de discuter les exposés présentés, toutes les propositions ne pourront pas être retenues.

 

[1] Durkheim, E., Mauss, M., 1901-1902. « De quelques formes primitives de classification : contribution à l’étude des représentations collectives ». L’Année sociologique 6, 1-72.

[2] Bourdieu, P., 1979. La Distinction. Critique sociale du jugement. Editions de minuit, Paris.

[3] Sacks, H., 1992. Lectures on Conversation. Volume I & II. Blackwell Publishing, Malden.

[4] Dodier, N. et Stavrianakis, A. (eds.), 2018, Les objets composés. Paris, Editions de l’EHESS, Raisons pratiques.

[5] Allouch, A., 2017. La société du concours. L’empire des classements scolaires. Editions du seuil, Paris.

[6] Desrosières, A., Thévenot, L., 1988. Les catégories socioprofessionnelles. La découverte, Paris.

[7] Daston, L., Galison, P., 2012. Objectivité. Les presses du réel, Paris.

[8] Douglas, M., 1999 [1986]. Comment pensent les institutions ?. La découverte, Paris, p. 78.

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