Aix en Provence 2019 – Congrès de l’AFS – Premières informations

Classer, déclasser, reclasser

 

1) Catégoriser : une activité sociale ordinaire et fondamentale.

 

Individus et groupes sociaux sont producteurs de catégories pour se penser, penser les autres et le monde qui les entoure. La mise au jour des processus de constructions de ces catégories, de leurs usages et de leurs effets, constitue l’une des activités au cœur du travail sociologique depuis Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), où Durkheim proposait de considérer « la réalité objective [de] la vie logique que les catégories ont pour fonction de régler et d’organiser ». De multiples questions découlent de cette ambition, chacune ouvrant d’importants chantiers de recherche. Comment les individus et les groupes sociaux classent-ils, déclassent-ils, et réorganisent-ils des catégories qu’ils contribuent à élaborer ? Quel travail opèrent-ils pour maintenir, affaiblir ou déplacer les catégories et leurs frontières ? Comment les classements se maintiennent-ils ou non ? Au nom de quelle(s) légitimité(s) ? Par quels modes de justification parviennent-ils à s’imposer ? Comment les individus et les groupes reçoivent-ils les catégories d’assignation auxquelles ils sont renvoyés ou bien auxquelles ils se réfèrent ? À l’heure où les mots, noms, procédures de nomination ou de dénominations sont explicitement des objets politiquement disputés, il est nécessaire de rappeler que la production des catégories et des classements sociaux constitue une part importante de l’activité des individus et des institutions.

 

2) Classer et être classé : la production de l’ordre social ?

 

Catégoriser, c’est non seulement ranger, différencier et comparer, mais c’est aussi hiérarchiser : classer et être classé. La catégorie devient ici un objet d’enquête à travers lequel saisir les processus d’identification. Les classements et les luttes sous-jacentes pour établir ou contester leurs légitimités relèvent d’un travail d’élaboration et d’imposition de normes et de catégories. Au sein des familles, à l’école, au travail, dans les interactions quotidiennes, les classements qui jalonnent les parcours individuels et collectifs sont autant de moments charnières qui ouvrent des possibles et en ferment d’autres, qui barrent l’accès à certains espaces sociaux, participant de fait à l’inégale répartition des ressources matérielles et symboliques. Mais si la hiérarchisation est une modalité centrale de l’activité de classement, toute classification implique-t-elle une forme de hiérarchie ? Analyser comment les processus de classification/déclassification/reclassification participent à la production et à la reproduction des hiérarchies sociales – mais également de l’altérité – c’est se doter d’outils puissants pour retracer la dimension historique et politique de la structuration des sociétés et des groupes sociaux, ainsi que la part prise par la production des classements dans l’établissement des mécanismes de domination.

 

3) Les classements comme mode de gouvernement.

 

C’est parfois aussi tout à fait explicitement que les organisations en situation dominante gouvernent par les classements et en organisant les concurrences liées à ces hiérarchies implicites ou explicites. Dans bien des domaines, et de façon plus ou moins indépendante du pouvoir politique, se développent des institutions qui visent à mesurer, évaluer, comparer à partir de critères et de légitimités qu’elles travaillent en même temps à imposer. Dans l’espace académique comme ailleurs, l’usage des classements (des filières, des établissements, des diplômes, des chercheurs, etc.) et les « évidences » en termes de valeurs différentielles dont ils procéderaient se sont largement imposés comme modalité dominante de répartition des places et des pouvoirs. Les disciplines scientifiques classent, de façon relativement autonome, pour constituer et protéger leurs objets d’étude, éventuellement pour s’emparer de ceux des autres, pour s’y atteler ensemble en produisant des formes ou d’autres de collaborations qui reposent sur la mise en cause mais aussi la production de classements disciplinaires. Mais le « pilotage » de la recherche se fait aussi, et peut-être même avant tout aujourd’hui, par des classements ou palmarès fondés sur des indices bibliométriques et autres indicateurs quantifiés. Les sociologues et leur travail sont ainsi eux-mêmes classés, contraints et contrôlés.

 

4) Classer, un travail sociologique.

 

Enfin, les sociologues produisent également des classements et classent eux-mêmes les individus dans des catégories d’analyse, en s’interrogeant sur les modalités de leur construction, leurs limites et leur articulation : classes sociales, sexe, genre, ethnicité, race, âge, génération, etc. Les choix opérés quant à ces modalités de classement influent sur les conclusions auxquelles mènent leurs analyses. Réfléchir aux modalités et implications des classements sociologiques, c’est également s’engager dans une démarche épistémologique attentive au fait que « classer » n’est pas en soi un gage de scientificité. Le potentiel heuristique de la démarche classificatoire est en effet tributaire de « l’attitude mentale » de distanciation par rapport à l’ordre des choses, comme le disait déjà Durkheim, et d’une réflexivité nécessaire par rapport aux effets de nos choix, de nos catégories et de nos classements.











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